Quai 9: mieux qu'une voie de garage

A Quai 9, c’est comme à la poste, il faut prendre un ticket et s’armer de patience avant d’accéder au guichet. A la différence que l’attente n’est jamais vaine.

On ne le repère pas au premier coup d’oeil. Le container orange abritant le local d’injection pour toxicomanes se tient comme en retrait des regards, au 6 rue de la Pépinière. A quelques encablures de la gare Cornavin, centre d’attraction des dealers et des consommateurs de la région genevoise, le local a tout naturellement été baptisé Quai 9. Les habitués l’appellent plus prosaïquement le «shootoir», puisque c’est sa vocation première. Mais c’est davantage que ça.

Albert est arrivé dès l’ouverture, ce dimanche midi, profitant du petit déjeuner offert par les assistants sociaux et les infirmiers qui ont la responsabilité de cet espace quasiment unique en Suisse romande. A 40 ans – et plus toutes ses dents –, Albert se présente comme un «ancien», accusant plutôt bien ses presque trente ans de consommation d’héroïne, de cocaïne et de diverses substances pas toujours identifiables injectées dans ses veines.

Il n’a que des éloges pour Quai 9 et pour les «gens super» qui l’animent sept jours sur sept. «Sous l’effet de la coke, les gens deviennent «paranos» et agressifs», témoigne-t-il. Mieux vaut être solide. La qualité d’écoute du personnel est unanimement reconnue. Les animateurs s’interdisent surtout de porter des jugements de valeur ou de donner des conseils non sollicités. Ils ne sont pas là pour ça. Par ailleurs, aucune information individuelle ne filtre vers l’extérieur. Ni la police ni même les services sociaux ne peuvent savoir qui fréquente les lieux et ce qu’il s’y passe. C’est l’une des conditions des structures dites de «bas seuil».

20 A 30 INJECTIONS PAR JOUR

Depuis l’inauguration de Quai 9, en décembre 2001, les toxicomanes n’ont plus besoin de se piquer les veines à la sauvette dans des conditions de confort et d’hygiène précaires. A Genève, les personnes toxicodépendantes sont en quelque sorte privilégiées. Albert en est conscient et défend cette expérience.

D’une part, il fait partie de l’équipe de ramassage de «pompes» (seringues) usagées effectué chaque jour dans le quartier. D’autre part, il se permet de rappeler à l’ordre celui ou celle qui ne respecte pas le règlement des lieux: «pas de business à l’intérieur et à proximité du local, pas de comportement violent, pas d’injection en dehors du local ad hoc, ni de consommation de quelque drogue que ce soit.

En revanche, faute de mieux sans doute, presque tout le monde fume abondamment, couvrant le plafond d’un épais stratus toxique. «Aujourd’hui on peut encore ouvrir les fenêtres en grand, mais cet hiver…», se désespère l’une des rares employées de l’équipe qui n’est pas «accro» à la clope.

Profitant de ce qu’il est encore vide, l’infirmière Rosy nous fait visiter le local d’injection. Six petites tables accrochées au mur, autant de chaises, deux lavabos, un bureau, des petites cuillères alignées en rang d’oignons et c’est à peu près tout.

DUR POUR UNE INFIRMIÈRE

Il règne une ambiance d’hôpital. Avec en prime une planche anatomique indiquant les régions du corps qu’il n’est pas autorisé de piquer, sous peine d’exclusion: visage, seins, organes génitaux. Comment en arrive-t-on à s’enfiler une aiguille sur des parties du corps aussi sensibles? «Certains ne trouvent tout simplement plus d’endroit libre sur leur corps», explique l’infirmière. Surtout avec la cocaïne. Si le produit ne provoque pas de dépendance physique, la «descente» est beaucoup plus rapide que l’héroïne, entraînant un besoin compulsif de recommencer. Il n’est pas rare qu’une personne se fasse vingt ou trente injections dans la même journée.

Certains se piquent sous les aisselles ou dans n’importe quel endroit caché. D’autres enfin entretiennent un rapport conflictuel avec leur corps qui les pousse à se mutiler au moyen de la seringue.

Christine fait justement partie de ces personnes qui s’acharnent contre leur corps. L’air un peu perdu, elle passe tout son temps libre à Quai 9 à discuter avec les habitués et à se «shooter», en fonction de ses moyens du moment. Avec une étonnante nonchalance, elle expose ses problèmes psychiatriques et les blessures de son passé. «La cocaïne m’a permis de cesser de m’automutiler et m’a aidée à tenir le coup quand mon copain m’a quittée», analyse-t-elle. Depuis, elle dit s’être sevrée elle-même de la cocaïne, mais l’a remplacée par l’héroïne.

À LA RUE

Rosy ne cache pas que la vue de certains comportements morbides constitue une source de violence pour elle aussi. Il en va de même pour sa collègue Nathalie, infirmière en psychiatrie en stage à Quai 9: «Même si je suis convaincue de la nécessité des locaux d’injection, c’est dur d’aider quelqu’un à trouver sa veine pour qu’il puisse s’injecter sa dose d’un produit que je ne connais même pas. C’est presque une contradiction pour une infirmière…»

«Heureusement, une fois par mois, nous avons des séances de supervision avec un psychologue, raconte Rosy, au cours desquelles on peut déballer son sac.» L’équipe prend en outre une demi-heure chaque soir pour parler de la journée. Deux heures se sont écoulées depuis l’ouverture. Le tableau lumineux appelle le numéro 24. La «salle d’attente» s’est remplie d’une dizaine de personnes, qui discutent entre elles, boivent un café au bar ou mangent un bol de céréales, en gardant toujours un oeil sur le passage des chiffres rouges. Quelques chiens accompagnent leur maître dans leur galère. Deux gars passeront la matinée dans les fauteuils, écrasés de fatigue. Ils sont, comme beaucoup, à la rue et il est probable qu’ils n’ont pas dormi depuis plusieurs jours. Les places d’hébergement ne sont pas légion à Genève et souvent interdites aux personnes toxicodépendantes.

UNE GRANDE FAMILLE

Mardi, on retrouve une partie des habitués dont l’horizon semble se limiter au quartier de la gare. Albert est de nouveau là, expliquant la différence, essentielle, entre un «tox», «personne, comme lui, qui s’injecte des drogues», et un «junkie», «personne dont la consommation de drogues lui a fait perdre tout contrôle ainsi que le respect de lui-même».

On sent un petit peu de nervosité dans l’air. Certains soupçonnent la qualité de la cocaïne qui circule actuellement. Albert, qui redoute que du «crack» soit entré dans le circuit, a envoyé un échantillon douteux au laboratoire cantonal pour analyse. Il ne recevra cependant les résultats qu’après plusieurs semaines.

Aux dernières nouvelles, la consommation d’héroïne reprend au profit de la cocaïne. Il faut paradoxalement s’en réjouir. Elle rend les gens moins agressifs, moins «paranos», et son effet dure surtout plus longtemps que la cocaïne.

A 14h35, arrive Angélique. Elle doit prendre son service au bar à 14h45, pile, pour une petite heure de travail. Seulement voilà, elle a besoin d’un petit «shoot» avant de commencer. Il y a deux numéros avant elle, c’est trop juste. Dilemme, car Martine, la coordinatrice de Quai 9, se montre intraitable: «Si tu n’es pas derrière le comptoir à 14h45, tu ne bosses pas.» Finalement, Angélique n’aura que deux minutes de retard. Embêtée, Martine lui laissera prendre sa place derrière le bar. Il y a un minimum de règles à Quai 9, s’excuse presque la coordinatrice, mais celles-ci doivent être respectées.

Une façon homéopathique de confronter les usagers à la «réalité de l’extérieur».

GENÈVE FATALE

Il est facile de nouer une conversation avec les usagers – autant qu’avec les employés d’ailleurs. Catherine feuillette le journal en attendant son compagnon, qui en est déjà à son deuxième passage en salle d’injection depuis le début de la journée. Son maquillage et son odeur d’eau de toilette témoignent de ses efforts pour dissimuler les signes, les «stigmates» de sa toxicomanie.

Malgré sa maigreur et ses doigts étrangement gonflés, personne ne connaît son addiction, ni ses trois enfants ni même son père qui travaille en milieu hospitalier. «Je ne supporterais pas que mes enfants soient montrés du doigt parce que leur mère est une droguée», affirme-t-elle avec force. Elle prétend aussi que son compagnon et elles parviennent à maîtriser leur consommation pour ne pas dépenser plus que ce que leurs deux salaires leur permettent. On a envie de les croire.

N’empêche qu’ils n’en peuvent plus de cette vie. «Ca me fait trop chier de gagner 9 euros de l’heure et d’en dépenser 60 en une heure que je passe entre la gare et Quai 9», peste son compagnon de retour du «shootoir». Pourtant, c’est presque chaque fin de semaine le même scénario: «La tentation de se rendre à Genève est trop forte» pour ce couple habitant en France voisine. «Quant elle a envie d’y aller, je l’accompagne même si je n’en ressens pas le besoin, et c’est pareil dans l’autre sens.» Ils ont donc décidé de s’établir prochainement dans une petite ville du sud de la France, seul moyen qu’ils ont trouvé pour échapper à cette satanée «attractivité de Genève».

03.11.03 par Philippe Chevalier
Le Courrier – http://www.lecourrier.ch

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