L’association s’emploie, depuis dix ans, à réduire les risques liés à la drogue. Pierre-Yves Aubert en relate la délicate et salutaire action.

En première ligne, Pierre-Yves Aubert l’est à plus d’un titre. Travailleur social de formation, il se confronte depuis plus de trente ans aux problématiques de dépendance. Son expertise lui vaut de présider, depuis sa création en 2004, le comité de l’association Première ligne, précisément, ainsi baptisée car ses membres sont au front sans relâche et qu’il est question de rails de poudre. Cela fait une décennie toute ronde que l’organisme, sis opportunément derrière la gare Cornavin, s’attache tout à la fois à amarrer à la rive du quotidien des toxicomanes souvent en rupture avec la société et de sensibiliser la collectivité aux questions que pose l’usage de stupéfiants. Pierre-Yves Aubert raconte la genèse et les missions de cette structure pionnière en Suisse romande, qui offre aux drogués, par le biais du Quai 9, un espace d’écoute, de soins et de consommation. Et ne se connaît pas de pire ennemi que les idées reçues.

S’amocher la santé

Si Première ligne souffle dix bougies, les actions de réduction des risques ont débuté bien plus tôt. «Avec l’apparition du sida, au début des années 80, l’accès au matériel stérile d’injection a vite été débattu puis mis en place, relève Pierre-Yves Aubert, par ailleurs membre fondateur du Groupe sida Genève. Au rythme où se propageait la maladie, le souci principal était que les gens ne s’amochent pas davantage la santé.» Les toutes premières expériences de distribution de seringues et de préservatifs ont lieu à Paléo. «C’était l’opportunité d’un contact entre les réseaux de soins et les usagers.»

Dans la foulée, un important travail de lobbying est effectué par la psychiatre Annie Mino – fer de lance de la politique suisse en matière de drogue, qui deviendra directrice de la Santé publique genevoise – et Guy-Olivier Segond, alors conseiller d’Etat. «Genève a ainsi pu se doter d’un axe de prévention des risques en matière de drogues», précise le président.

Le Groupe sida est mandaté pour mettre en œuvre ce programme. L’émanation initiale en est le BIPS (Bus d’information et de préservation de la santé). Ce véhicule itinérant, ouvert tous les soirs, reçoit les consommateurs de psychotropes, respectant leur dignité par un dialogue non jugeant et déployant un message de prophylaxie. «Mais bien des usagers n’étaient pas atteints par cette structure. Et on connaissait encore mal les pratiques.» En 1996, l’action est élargie au travail de rue, lequel permet d’observer les modes de consommation et l’évolution des produits.

Toutefois, les travailleurs de terrain estiment qu’il faut aller au bout de la démarche. «A l’époque, nous étions persuadés de la nécessité d’un local d’injection, note Pierre-Yves. Mais politiquement, c’était délicat. Il avait déjà fallu réaliser un gros boulot d’information auprès de la police, qui considérait souvent la détention de matériel d’injection comme preuve de consommation!» L’affaire aboutit en 2001, lorsqu’est fondé le Quai 9, organisme dont la gestion est une fois encore confiée au Groupe sida Genève.

La nouvelle, évidemment, suscite bien des émois dans le voisinage. On veille donc avec grand soin aux relations avec les riverains. Cependant, la décision d’implanter l’espace d’accueil sur l’îlot de la Pépinière ne doit rien au hasard. «Il fallait aller là où se trouvaient dealers et toxicos. Comme partout, c’est autour de la gare que se sont développés les trafics. Prétendre que le Quai9 a attiré les drogués est un contresens malheureusement encore fréquent.» Les lieux sont rapidement très fréquentés. D’autres problématiques se font jour, comme le fragile équilibre entre santé et sécurité. «Les gens ont le droit de consommer, mais pas de trafiquer. Ce sont des questions éthiques dont nous débattons souvent et qui soulèvent la nécessité d’une réglementation du marché des drogues.»

Première ligne est fondée en 2004,pour décharger le Groupe sida de cette délicate administration. Propulsé à la tête de l’organisme alors que la cocaïne déferle sur la ville, Pierre-Yves Aubert se souvient d’avoir transpiré. «C’était l’été, les gens s’injectaient la coke. Autant dire qu’ils étaien incontrôlables et marchaient au plafond. Les réunions avec les autorités cantonales étaient chaudes. Il me fallait faire la preuve que nous n’étions pas complices des délinquants mais professionnels de la santé. Epique !»

Aujourd’hui, les choses se sont apaisées. Le travail social et sanitaire s’effectue en bonne intelligence avec la police et les milieux concernés. L’image du toxicomane, aussi, a évolué. «On peut se sortir d’une dépendance et les consommations récréatives sont prises en compte pour les risques qu’elles induisent. Le fait de porter un costard-cravate tout en s’injectant une dose quotidienne n’est plus une incongruité.»

Au fil des ans, Première ligne s’est investie dans d’autres actions. Avec Nuit blanche, d’abord, en 2005, en vue de réduire les risques en milieu festif; puis avec un pôle de valorisation des compétences sociales des usagers de drogues, il y a quatre ans, qui a pour objectif de permettre aux toxicomanes de se remobiliser hors de leur consommation, sur le mode de la réinsertion pré professionnelle, en ramassant des seringues dans des parcs ou en effectuant de menus travaux de peinture, par exemple.

Quant au chef, il s’apprête à passer la main: « Ce type de structure doit être porté par de jeunes militants. C’est ce qui la rend si vivante. Les membres du comité fourmillent de projets. Parfois, ils sont, disons, un brin irréalistes. Il m’est arrivé de devoir modérer les enthousiasmes et sortir mon grand ciseau.» A la relève, donc, de s’occuper de cette fort belle boîte à outils…

26.04.2014
Tribune de Genève – Par Irène Languin

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