A Cornavin, des toxicomanes ramassent les seringues

REPORTAGE • Pour la paix du voisinage, des patrouilles quadrillent le quartier.

«J’ai trouvé une seringue en venant», annonce Christophe, en poussant la porte du baraquement orange qui abrite le Quai 9, un espace d’accueil et d’injection pour toxicomanes. II est 8 h du matin, rue de la Pépinière, à quelques dizaines de mètres de la gare Cornavin. Depuis décembre 2002, du lundi au samedi, des «usagers» quadrillent le quartier, par équipes de deux, pour ramasser le matériel d’injection abandonné çà et là par des «consommateurs moins respectueux». Comme tous les jours, Christophe s’accoude au bar pour boire son café avec ses collègues. Ils grillent une dernière cigarette avant de commencer leur ronde quotidienne.

Des traces reconnaissables

Alors qu’un travailleur social distribue les longues pinces articulées utilisées pour recueillir les seringues, Christophe enfile la veste blanche des agents communautaires. La boîte en plastique pour «les pompes» prend place dans la poche gauche de l’anorak. Dehors, l’air est vif. Les fermetures Eclair sont rapidement remontées jusqu’au menton. Le parcours commence par les abords immédiats de la gare. La patrouille fait le tour du pâté de maisons, pour inspecter le petit parking proche de l’emplacement où stationne, le soir, le bus du Groupe prévention sida, qui remet des seringues. Rien ne traîne aujourd’hui. Les patrouilleurs longent alors la gare, en inspectant minutieusement tous les recoins.

D’un habile coup de pince, Thierry ramasse un minuscule morceau de papier blanc. «Un bout de sachet.» Pas de seringue aux alentours, mais Sylvain trouve, sous un arbuste, une petite boule de coton tacheté de sang, qu’il jette dans un sac en plastique. «Il n’y a rien de dangereux, explique-t-il, mais nous embarquons tout ce qui fait sale.»

La tournée se poursuit vers la rue de Montbrillant. En face de l’hôtel du même nom, les agents communautaires pénètrent dans une cour où sont garées quelques voitures. Pas de seringue, mais un préservatif usagé et une forte odeur d’urine et de vomi. «Ici, c’est un baisodrome. Les filles y viennent pour une dose… » Objectif suivant: la cour de l’Ilôt 13. Tous les recoins sont inspectés. Surtout les escaliers qui descendent aux caves, et le parking souterrain. Sur une porte, les habitants ont affiché un panneau d’interdiction « d’uriner et de s’injecter». «Ca marche plutôt bien, affirme Sylvain. Les consommateurs sentent que cela dérange les voisins et qu’ils sont attentifs.»

Le circuit continue par la remontée du parc des Cropettes. En chemin Sylvain se confie. «Cette activité me force à me lever le matin. Elle m’a permis de me sociabiliser à nouveau. Et puis, accessoirement, les 17 francs de l’heure d’indemnisation que nous touchons sont toujours les bienvenus.» Comme Christophe, il affirme ne plus se droguer. «Quand je le faisais, c’était chez moi. Je ne dérangeais personne», explique-t-il en fouillant une poubelle du parc. «Il n’y a pas de raison que les gars de la voirie prennent le risque de se piquer.» Aux alentours de l’Ecole des Cropettes, les patrouilleurs redoublent d’attention. Ils ne trouveront cependant rien ce matin. Direction le parc Beaulieu. Christophe se faufile sous de longs branchages. «Ils viennent souvent dans ce genre d’endroit, à l’abri des regards et du vent.» Christophe saisit un sachet en plastique de quelques centimètres à peine. «De l’eau injectable.» Des boules de colon aussi, mais pas de seringue. «On en retrouve nettement moins depuis qu’elles sont consignées à 20 centimes, précise Sylvain. C’est une bonne chose, même s’il est dommage que ce soit l’aspect financier qui l’emporte sur le respect des autres.»

Les concierges en ont marre

La ronde se poursuit dans le quartier des Grottes. A peine arrivés, ils sont interpellés par une concierge. «Il y a un cadeau pour vous là-bas», lâche-t-elle en ronchonnant. Elle en a marre de retrouver ce genre d’objet «presque tous les jours». De croiser des toxicomanes en train de s’injecter. «Certains sont gentils, mais d’autres sont plus agressifs», se plaint-elle.

La tournée touche à sa fin. Entre-temps, la température s’est adoucie et le soleil s’est élevé dans le ciel, dégagé. Il est 9 h 55. Il faut rentrer au Quai 9. Là, Frédéric Perrin comptabilise les seringues et note le lieu où elles ont été ramassées. En moyenne, les patrouilleurs en ramènent six par jour. Les sachets emplis de déchets «annexes» sont jetés à la poubelle et les pinces rangées. Les vestes blanches regagnent la penderie.

11.04.04 par Gustavo Kuhn
Tribune de Genève – http://www.tdg.ch

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