Dénonçant la pression policière, Quai9 engage un vigile privé

TOXICOMANIE • Le local d’injection proche de Cornavin lance un cri d’alarme : la répression dans le quartier menace sa mission de réduction des risques. Mais un agent privé s’apprête à filtrer les entrées.

Dès début août, un agent de sécurité privé financé par l’Etat devrait prendre ses quartiers devant Quai 9, le local d’injection sis derrière la gare de Cornavin. Une présence réclamée depuis longtemps par Pemière ligne, l’association qui gère cet espace ainsi que le bus itinérant «Prévention sida». Plusieurs rixes entre usagers intervenues récemment à proximité, voire à l’intérieur du local, ont précipité le mouvement. Une situation qui avait amené les responsables de Quai 9 à fermer dix jours durant. Une première depuis son inauguration en 2001.

Dans un communiqué annonçant cette fermeture, diffusé fin juin, Première ligne lançait un cri d’alarme: «Nous devons malheureusement observer que les changements apportés depuis quelque temps dans l’application du volet répressif de la politique genevoise en matière de drogue mettent en péril la mission de réduction des risques qui nous est confiée.» Et l’association de souligner «l’éclatement du marché de la drogue, la pression policière sur le quartier de la gare, le harcèlement constant dont font l’objet les consommateurs.»

Dénoncer la pression policière tout en réclamant un vigile? Christophe Mani, directeur de Première ligne, admet le paradoxe: «Mais nous étions devenu un des derniers locaux d’injection de Suisse à nous passer d’une telle surveillance. Celle-ci nous permettra de mieux nous concentrer sur notre travail social et de diminuer les sanctions que nous devions prendre à l’encontre des usagers ne respectant pas les règles du jeu.» Autre paradoxe: fermer un lieu pour montrer à quel point il est indispensable… «Nous avons continué à assurer l’accès au matériel d’injection grâce au bus», tempère Christophe Mani.

Le procureur réagit

La mesure a permis aux travailleurs sociaux de Quai 9 de reprendre leur souffle, et à ses usagers de réfléchir à l’utilité du lieu, aux mesures permettant de résorber les conflits, poursuit le directeur. Mais le but premier, à savoir «une concertation globale santé, social, justice, police et usagers de drogue» semble plus lointain. Le communiqué de Première ligne semble en effet avoir été peu prisé par certaines autorités. «Ce texte est truffé d’erreurs, lance ainsi le procureur général Daniel Zappelli. Il fait des amalgames entre des rixes intervenues à l’intérieur du local et des interventions de la police, qui reste à l’écart de Quai 9, dont nous ne remettons pas en question la mission. On est loin du harcèlement envers les toxicomanes: les interpellations pour consommation opérées par la police sont en moyenne de trois par jour dans tout le canton. Mais de là à laisser courir les dealers… Lors de l’ouverture de Quai 9 en 2001, il y avait une volonté des promoteurs du projet de tenir la police à l’écart du périmètre. Beaucoup de délinquants ont cru pouvoir bénéficier d’une sorte de terre d’asile. La police s’en est plainte auprès de moi, et j’ai pris les mesures qui s’imposaient. Il ne peut y avoir de zone de non-droit à Genève. Encore moins dans un lieu comme la gare, fréquenté quotidiennement par 60000 personnes». Peu enclin à voir enfler la polémique, Christophe Mani cherche aujourd’hui à calmer le jeu. «Nous n’avons jamais contesté le besoin des voyageurs et des commerçants de Cornavin de se sentir en sécurité. Mais notre approche ne peut évidemment pas être la même que celle de la police. Nous avons le sentiment que la pression croissante mise sur nos usagers les incite à reporter la dynamique de la rue sur Quai 9, le dernier îlot auquel ils ont libre accès.»

Zone interdite?

La volonté affichée par les autorités «d’assainir» Cornavin ne se traduit en effet pas que par l’exclusion du périmètre des requérants d’asile pris en flagrant délit de deal et par une présence renforcée de la police ou des agents de sécurité privés engagés à Cornavin. Le statut privé de la gare et de ses galeries marchandes permet aussi aux propriétaires de demander l’exclusion de ceux dont le comportement laisse à désirer. Selon des critères plutôt flous: lors d’un récent débat organisés à Quai 9, plusieurs usagers ont raconté avoir été interdits de gare par la police sur la seule base de leur look. Sans que les agents participant à la discussion puissent fournir des réponses claires aux questions posées.

Mais pour les intervenants de Quai 9, une autre inquiétude pointe à l’horizon: celle de devoir quitter, eux aussi, les environs de Cornavin. Le scénario est très sérieusement évoqué dans un récent rapport de la police genevoise (lire notre édition du 17 juin). Cité récemment par Le Temps, Jean-Marc Guinchard, patron de la Direction générale de la santé, a assuré qu’une telle délocalisation n’était pas à l’ordre du jour. Mais Première ligne attend toujours une prise de position de la conseillère d’Etat Micheline Spoerri, qui ne s’est jamais prononcée clairement sur la question.

12.07.05 par Didier Estoppey
Le Courrier- http://www.lecourrier.ch

La bouée des «toxicos»

4 HEURES CHRONO • Local d’injection et lieu d’acceuil pour drogués, le Quai9 a rouvert ses portes.

13h30 Les mains gantées de latex, Laetitia Aeschbach et Frédéric Perrin apprêtent la salle d’injection. Des cuillères sont disposées sur une table. Les pupitres individuels sont désinfectés. Le local aseptisé est prêt pour accueillir sept heures durant des toxicomanes. Ils viendront s’injecter «proprement» leur drogue. Sur un petit rayon, au-dessus le chacune des six places, des pansements. Dans un coin un équipement complet de réanimation; en cas d’overdose. Si les collaborateurs socio-sanitaires du Quai 9 veillent à ce que les usagers ne se «charcutent pas», ils ne les aident pas à se piquer. Aucun produit stupéfiant ne leur est non plus distribué. «Chaque usager nettoie sa place quand il a terminé. Nous passons derrière pour la désinfecter, avant de faire rentrer le suivant.»

14h00 Les portes du Quai 9 s’ouvrent. Plusieurs toxicomanes attendent déjà depuis un moment l’ouverture du baraquement orange, sis au 6, rue de la Pépinière, juste derrière la gare Cornavin. « Salut Fred, ça va? Tu me donnes un numéro, s’il te plaît », lance le premier à passer la porte. Préposé au bar pour cette première heure, le travailleur social note le nom ou le pseudo sous lequel l’usager s’est inscrit la première fois qu’il est entré dans le local d’injection. Il lui tend un coupon, « comme à la Poste ». Suivi de deux autres personnes,munies de leur morceau de papier respectif, il pousse la porte sur laquelle un panneau avertit: « Attention! Héroïne très forte en ce moment ! » Les trois hommes ressortent au compte-gouttes une dizaine de minutes plus tard. L’un d’eux, la démarche hésitante, va s’asseoir dans un coin, appuie la tête dans le creux de sa main et ferme les yeux. Il restera ainsi trois quarts d’heure, sous le regard de Laetitia Aeschbach. « Il est en légère surdose, affirme l’infirmière. Mais ça va, il a de bonnes couleurs. On reste tout de même vigilant. On lui parle régulièrement ou on fait du bruit, pour le stimuler. Pour être sûr qu’il ne sombre pas. »

15h00 Personne en ce moment dans le local d’injection. La journée est particulièrement calme. Plusieurs usagers traînent par contre dans la salle d’accueil, buvant un café ou lisant le journal. D’autres toxicomanes entrent, échangent leurs seringues usagées contre des neuves, et repartent aussitôt. Dehors, un groupe d’une dizaine de personnes s’est formé. Ils discutent, fument une cigarette, en compagnie d’un autre travailleur social, Marc Vesin. « Une partie importante de notre boulot consiste à les écouter et les encadrer. Le Quai 9 est pour eux un lieu de vie sociale. C’est ici qu’ils se retrouvent, entre amis, ou faux amis. Et puis ça fait passer la journée. » L’un d’eux tente alors d’entrer. Rodrigue Raquil l’en empêche. « Ton mois d’exclusion finit aujourd’hui, mais on doit d’abord en parler ensemble. » Comme de nombreux toxicomanes, ce jeune homme a été interdit temporairement d’accès au local. Les causes les plus fréquentes sont le «deal» ou une bagarre. Dans les deux cas, tous les protagonistes sont exclus. « Ca ne nous intéresse pas de savoir qui a commencé, ou qui achète et qui vend. On ne veut pas de ça ici, c’est tout. »

16h00 Le défilé de ceux qui viennent échanger leur seringue se poursuit. Si nombre d’entre eux ont le visage marqué par des années de consommation de stupéfiants, ce n’est pas le cas de tous. Comme cette jeune femme. Tirée à quatre épingles, parfaitement coiffée et soigneusement maquillée. Elle doit avoir entre 25 et 30 ans. De son sac à main en cuir, elle sort de pleines poignées de seringues usagées. Plusieurs dizaines. Elle enfourne les neuves et tourne les talons. «Merci, au revoir.» Le défilé des utilisateurs de la salle d’injection se poursuit aussi, mais plus lentement. Jocelyne, une toxicomane âgée de 37 ans, qui «prend de la drogue dure depuis l’adolescence», est assise à une table. Elle mange un bol de céréales après avoir consommé une dose d’héroïne. «C’est vraiment calme en ce moment, commente-t-elle. C’est comme ça depuis que ça a rouvert. Avant, il y avait de plus en plus de bagarres. Mais les gars se sont recadrés. Ils se sont rendus compte que c’est le seul endroit qu’on a. Moi, je viens ici depuis le début. Il y a du matériel propre et on est vraiment bien entourés. C’est une béquille
pour moi.»

Quai9 en bref

Le Quai9, un local d’injection chapeauté par l’association Première ligne, a ouvert ses portes en décembre 2001. A fin 2004, 1500 toxicomanes l’avaient utilisé.

Le taux de retour des seringues distribuées est de 92%. Depuis 2003, aucune transmission du HIV lié au partage de seringues n’a été constatée.

Enfin, le nombre d’overdose enregistré est le plus bas depuis des décennies : quatre en 2004 contre une moyenne annuelle de vingt-cinq dans les années 80.

Le Quai9 a rouvert le 4 juillet après une fermeture de dix jours, pour cause de recrudescence de violence. Dès août, un agent de sécurité privé surveillera le lieu.

14.07.05 par Gustabo Kuhn
Tribune de Genève – http://www.tdg.ch

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