Se piquer à l’abri pose problème

FRIBOURG• Un local d’injection pour les toxicomanes? Adopté dans d’autres villes de Suisse,le concept passe mal à Fribourg.On y mise plutôt sur la méthadone et le social.

Les toxicomanes fribourgeois disposeront-ils bientôt, comme leurs compagnons d’addiction biennois, genevois ou zurichois, d’un local d’injection leur permettant de se shooter dans des conditions sanitaires acceptables? Rien n’est moins sûr. Lancée il y a plusieurs années déjà par la fondation le Tremplin, qui gère notamment un lieu d’accueil de jour en ville de Fribourg, l’idée risque fort de s’échouer sur l’écueil de la politique cantonale en matière de drogue.

Les grandes lignes de celle-ci ont été arrêtées dans les années 1990, rappelle Ruth Lüthi, directrice de la Santé et des affaires sociales. «La possibilité d’ouvrir un tel local d’injection avait alors été examinée, puis abandonnée.» Selon la conseillère d’Etat, la scène de la drogue fribourgeoise n’a pas l’ampleur de celle de grandes villes comme Genève ou Zurich, et ne justifierait donc pas la mise en place d’une telle infrastructure. Elle ajoute que Fribourg avait participé à un programme-test d’injection de méthadone (produit de substitution à l’héroïne, ndlr), avant de renoncer. «Cela endommageait trop les veines des toxicomanes.»

Moins d’overdoses

Actuellement, le canton subventionne plusieurs institutions, telles le Tremplin à Fribourg ou le Radeau à Orsonnens, qui prennent en charge les personnes toxicodépendantes. L’Unité de traitement des addictions (UTA), rattachée au Service psychosocial, gère un programme de distribution de méthadone par voie orale. En 2004, 386 personnes en ont bénéficié.

Au vu des statistiques de décès y est en diminution: trois en 2005, contre sept en 2004 («La Liberté» de lundi). Des chiffres plutôt encourageants en regard de l’évolution préoccupante dans l’ensemble du pays (+20% d’overdoses).

Un optimisme qu’il convient pourtant de relativiser. Nombre de toxicomanes fribourgeois se rendent à Berne pour se shooter, et leur situation sanitaire reste délicate. Ce dernier point a été mis en relief par la récente affaire de la cristalline, ce mélange d’atropine et de cocaïne pouvant provoquer de graves troubles cardiaques, qui a fait son apparition dans les rues de Suisse romande.

«Mieux qu’un parc…»

Le grand public a alors découvert que, de plus en plus, certains consommateurs polytoxicomanes s’injectaient n’importe quoi, n’importe quand. Une mort suspecte a été enregistrée dans le milieu toxicomane fribourgeois voilà quelques semaines.

Ne faudrait-il pas, afin de diminuer les risques sanitaires, mettre à disposition un local avec un encadrement social et médical? Marie-Thérèse Maradan- Ledergerber, directrice des affaires sociales de la ville de Fribourg, y serait plutôt favorable. «Ce serait mieux qu’une cour d’immeuble ou qu’un parc…»

Reste la question du financement. Les caisses de la ville crient famine, rappelle la conseillère communale. Et le soutien du canton est peu probable. Accepter et financer un comportement illégal (se droguer) pose un vrai problème, résume Ruth Lüthi.

Vingt mille shoots sécurisés à Genève

Depuis la fin décembre 2001, les toxicomanes genevois peuvent s’injecter leurs substances au Quai 9, près de la gare Cornavin. Géré par l’association Première ligne, présidée par Christophe Mani, ce local d’injection a accueilli environ 1500 personnes différentes depuis son ouverture. Il émargeau budget du canton de Genève à hauteur d’un million et demi de francs. Ouvert sept heures par jour, on y trouve en permanence quatre personnes chargées d’encadrer les usagers du lieu.

En 2003, les toxicomanes se sont fait 40000 injections au Quai 9. Ce chiffre est descendu à 34 000 en 2004, puis à environ 20000 en 2005. Selon Christophe Mani – qui précise qu’environ 25% des usagers s’infligent 75% des shoots – cette diminution s’explique notamment parce qu’il y a moins de cocaïne en salle d’injection. Les toxicomanes qui consomment cette drogue, extrêmement addictive, par voie intraveineuse ont en effet tendance à se piquer à de nombreuses reprises en une journée. Autre explication: la pression policière accrue exercée dans le secteur de la gare. «Le marché de la drogue a éclaté, et il se peut que les gens aillent consommer ailleurs, ce qui serait regrettable», note Christophe Mani.

Car le bilan sanitaire de l’opération Quai 9 est largement positif, relève- t-on du côté du Département de l’économie et de la santé. Le nombre de nouvelles infections par le virus du sida après échange de seringues a ainsi pu être ramené à zéro. Et l’an dernier, les responsables du local ont alerté les secours à plus de 25 reprises après qu’un toxicomane a été victime d’un malaise. «Si ces personnes s’étaient injecté leur produit seules dans une cave, elles seraient peut-être mortes aujourd’hui», lâche Christophe Mani. Bémol tout de même: le nombre d’overdoses mortelles a doublé dans le canton de Genève, passant de cinq en 2004 à dix en 2005.

Les usagers du Quai 9 viennent avec leurs propres produits, qu’ils peuvent faire analyser. «Nous les faisons contrôler à l’Hôpital cantonal», explique Christophe Mani. Cela prend quelques jours, mais peut permettre d’éviter que le consommateur ne s’envoie quelque mixture hasardeuse dans les veines. Il est possible d’analyser les produits de coupage utilisés, ainsi que le taux de pureté de la drogue. «Pour l’héroïne, on trouve des taux allant de 2% à près de 100%.» On imagine l’effet que produit une drogue aussi pure sur l’organisme d’un consommateur habitué à des taux dix fois moins importants.

Partisan d’une approche pragmatique du problème de la drogue, Christophe Mani estime que pénaliser la consommation n’aide pas les toxicomanes. Il préconise même une extension de l’offre en locaux sécurisés, afin d’attirer d’autres types de consommateurs.

A Bienne, Berne, Zurich et Bâle, on trouve ainsi des «espaces d’inhalation» réservés aux toxicomanes ne s’injectant pas les produits. «En général, ces consommateurs sont plus jeunes», note Christophe Mani. MRZ

18.01.06 par Marc-Rolland Zoellig
La Liberté – http://www.laliberte.ch

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