Quai 9, dernier train pour tenter d’échapper à la toxicomanie

LOCAL D’INJECTION • Alors que Lausanne s’interroge sur la nécessité de créer un espace de consommation, Genève a fondé Quai 9 il y a 4 ans. Controversée, l’expérience se poursuit pourtant encore aujourd’hui avec le soutien financier des autorités.

Cela fait 22 ans que John* est toxicomane. A 40 ans, il est également HIV positif et souffre d’une hépatite C. «Je perds aussi mes dents. Mais je vais faire arranger ça», marmonne-t-il, un doigt glissé sous la lèvre supérieure pour exposer des gencives dégarnies. Assis à l’une des tables en bois de la salle d’accueil du local d’injection de Genève, il conserve, malgré sa dépendance, une certaine lucidité. Conscient qu’aux yeux de beaucoup ses perspectives d’avenir paraissent minces, John assure pourtant que depuis qu’il fréquente Quai 9, sa consommation de drogue a diminué. «Je n’ai pas l’illusion de tout contrôler. Mais avoir un soutien cela m’aide à me maîtriser.» Derrière lui, Laurent*, qui tient le bar quelques heures par semaine, a tout cessé après une thérapie. «Ici, j’ai trouvé une meilleure hygiène et des gens qui m’ont soutenu quand je consommais. Dans les toilettes publiques, ça n’existe pas.»

Le silence pour s’injecter

Au fond de la salle, le va-et-vient de silhouettes qui longent les murs est incessant. Toutes ont le même objectif. Echanger, le temps d’un «shoot», le stress de la rue contre le silence stérile de la salle d’injection. Sur les murs peints en orange vif, six tablettes blanches sont surmontées de petites étagères de verre sur lesquelles ont été disposés du savon, des serviettes en papier et du matériel propre. Quelques cuillères, alignées sur une table, complètent ce dont les usagers ont besoin pour leur injection. Et c’est tout.

Le trip, le sentiment de bien-être, l’angoisse ou la peur, chacun les emporte avec soi en poussant la porte surmontée d’un compteur digital. Les numéros rouges qui défilent informent les suivants quand ils peuvent entrer. On se croise alors sans vraiment se voir. Les paupières sont lourdes et le blanc des yeux semble occuper exagérément les orbites. Ensuite, il faut choisir. Sortir vite à l’air libre ou s’affaler dans l’un des fauteuils de cuir noir auxquels certains ont déjà succombé. Comme cette femme qui n’a pas ouvert l’oeil depuis deux heures et à qui l’une des quatre personnes du staff prend le pouls en lui posant des questions qui restent sans réponse. Mais elle bouge, c’est l’essentiel.

Un staff préparé

Soudain, on s’agite. Michel* fait une légère surdose. La qualité et la quantité des produits utilisés ne sont pas contrôlées. Calmement, la femme médecin, présente deux jours par semaine, lui propose de la suivre dans la salle de soins. Enceinte de plusieurs mois, elle soutient le corps maigrichon de l’homme. Puis, tout redevient calme. Il faut dire que les travailleurs sociaux sont vigilants. Formés spécialement, ils font appliquer les règles à la lettre, à l’intérieur, comme à l’extérieur des locaux. Pas question de se mettre à dos le voisinage. «Il a fallu
prouver l’utilité de Quai 9 depuis son ouverture il y a quatre ans, explique Christophe Mani, directeur de Première ligne, l’association qui gère le local d’injection. Nous continuons ce travail de communication, en informant et en faisant participer les habitants à diverses conférences.»

Les tensions survenues entre usagers l’été dernier, et qui avaient mené à la fermeture du site pendant deux semaines, semblent bien loin. Afin de maintenir le fragile équilibre, un vigil a été engagé en test. Concluante, l’expérience manque pourtant de fonds pour être pérennisée. Les 1,5 million de budget annuel ne sont pas suffisants pour assurer la quiétude des 20 000 injections par an.
* Prénom fictif

17.02.06 par Julian Pidoux
24 Heures- http://www.24heures.ch

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