L'impossible équilibre

TOXICOMANIES • Au cours d’un débat réunissant les acteurs clefs de la politique de drogues, le paradoxe entre la tolérance zéro pour les dealers et l’accueil respectueux des toxicomanes est apparu.

A l’instar de la démocratie, la politique helvétique des quatre piliers en matière de toxicomanie serait le pire des systèmes… hormis tous les autres. Concilier prévention, thérapie, réduction des conséquences de la consommation inévitable et répression de la toxicomanie a certes valu à la Suisse d’être citée en modèle par l’Union européenne. Mais c’est aussi un «exercice d’équilibriste». Une analyse largement partagée lors d’un débat organisé hier par Première Ligne[1], auxquels ont assisté divers professionnels de la santé, quelques toxicomanes et –pratiquement assis à leurs côtés– trois policiers. Faisant référence aux structures dites de «bas seuil» que le canton à tôt fait de mettre sur pied (bus de distribution de seringues, local d’injection Quai9, etc.), le conseiller d’Etat Pierre-François Unger s’est dit d’entrée «légitimement fier». Car «on s’occupe à Genève avec une certaine dignité des personnes qui souffrent de toxicomanie.

Contrairement à beaucoup d’autres pays (la France, l’Italie) qui font semblant de ne pas les voir.» Cette politique porte d’ailleurs incontestablement ses fruits, ne serait-ce que sur le terrain du sida, de plus en plus déserté par les toxicomanes, fait observer le magistrat.

« Le problème, c’est le produit! »

Brossé par Jean-Claude Etienne, le tableau est plus noir. Toxicomane, usager de Quai9 et invité à ce titre à la table des orateurs, il en a plus qu’assez des représentations caricaturales qui font de chaque consommateur de drogues un délinquant ou un paumé. «Alors que la grande majorité est bien insérée et ne traîne pas sur la place de la Gare. Le problème numéro un, c’est le produit.» Il voudrait en finir avec la prohibition qu’il rend responsable des overdoses, de la mauvaise qualité des produits, des délits commis pour s’en procurer coûte que coûte, ainsi que de la prostitution des consommatrices. «Plutôt que l’interdiction, formelle, il faut exercer un contrôle de l’Etat sur les substances illicites, comme on le fait pour les benzodiazépines (sorte de somnifères, ndlr), poursuit Pierre- Yves Aubert, président de Première Ligne. Un discours qui fait monter le sang de l’ancien médecin Unger: «Ceux-là même qui veulent rendre les bistrots non fumeurs voudraient que l’on vende de la cocaïne dans les magasins de tabac!» Pour l’heure, la consommation de ces substances reste interdite, rappelle Mario Chevalier, chef de la police judiciaire. Mais «nous ne faisons pas la chasse aux toxicomanes», assure-t-il.

La tactique du gendarme

Selon les directives du procureur général, la priorité est de coincer les trafiquants. Les gros. La consigne à leur égard est «tolérance zéro», explique M.Chevalier, les décrivant par ailleurs comme toujours plus organisés et surtout violents. La police doit aussi amender les consommateurs mais elle dispose d’une assez large marge d’appréciation, précise-t-il. C’est là où la police joue les équilibristes, sachant que la plupart des personnes accros à la poudre blanche «traficotent» à leur tour pour assurer leur propre consommation.

Ainsi, le chef de la Task Force Drogue, assis dans la salle, confirme qu’il n’intervient pas sur le périmètre de Quai9. Mais il peut le faire sur le –court– chemin menant du local d’injection à la gare. «Pour confondre un dealer, j’ai aussi besoin d’un acheteur, du produit et de l’argent de la transaction», se justifie-t-il. De fait, la proximité policière est mal vécue par les usagers de Quai9, rapporte son directeur Christophe Mani. Ce qui ne lui facilite guère la tâche.

18.05.06 par Philippe Chevalier
Le Courrier- http://www.lecourrier.ch

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