Le local d'injection Quai 9 a fait ses preuves

DÉBAT • Après cinq ans, le centre pour consommateurs de drogues affiche un bilan positif. Même les habitants du quartier reconnaissent son utilité.

Le «niet absolu de Philippe Pidoux», ex-conseiller d’Etat du canton de Vaud, à l’établissement d’un local d’injection à Lausanne irrite Jean-Marc Guinchard, directeur cantonal de la santé. A Genève, sans être facile, la situation est tout autre. Un débat public organisé par «Première ligne» s’est tenu lundi soir dans la salle de Quai9. Cet espace d’accueil et d’injection est pour M.Guinchard le fruit de «dix ans d’efforts et de prêche». «Et le seul forum où communiquent autorités, usagers et travailleurs sociaux», souligne justement un consommateur. Les échanges sont menés sans heurts, la parole circule régulièrement entre usagers, médecins, travailleurs du centre, habitants du quartier et l’agent de police de service.

Si le voisinage de Quai9 s’accorde quant à son utilité, il aimerait cependant que d’autres centres d’injection soient installés en ville, ce qui «délocaliserait une partie des dealers attirés par le lieu, et diminuerait d’autant la fréquentation et les désagréments parfois rencontrés dans les halls d’immeubles», explique une petite dame. Certes, les dealers officient toujours dans le périmètre, mais les professionnels sont unanimes pour ne pas en attribuer la cause à Quai9. Un intervenant répondra à ce propos avec humour à la plainte d’une habitante du quartier: «C’est marrant, moi, en tant que consommateur, je ne les vois jamais!».

Maintenir un lien social

L’argument de la banalisation de la consommation qu’avancent les riverains fera long feu, balayé par Martine Baudin, coordinatrice du local, qui souligne la réflexion quotidienne des équipes sur l’éthique et les règles strictes en vigueur. Quant à l’idée que les scènes ouvertes de la dépendance revêtiraient un aspect festif et attractif, elle est relativisée par le conseiller municipal et médecin Jean-Charles Rielle, qui n’y voit rien de comparable aux «beuveries» pratiquées dans certains bars valaisans.

Le bilan des cinq premières années du local est donc positif, selon M.Guinchard et MmeBaudin. La structure est bien connue des usagers, et pas seulement parce qu’elle constitue un havre sécurisé pour les injections. Une enquête, corroborée par les dires des habitués du Quai9, démontre en effet que leur attente première est l’accueil, l’écoute, la préservation d’un lien social. La perspective de pouvoir s’y administrer de l’héroïne n’arrive
qu’en cinquième position.

Au crédit de Quai9, la coordinatrice ajoute le savoir-faire des professionnels, reconnu tant au sein du réseau socio-sanitaire que parmi les médias et les instituts de formation. De plus, le centre s’attache avec succès à défendre les droits sociaux des usagers, souvent en situation très précaire, et s’efforce de réduire la vulnérabilité des femmes. Le ramassage des seringues usagées représente également une réussite. La responsabilisation des personnes dépendantes va croissant, 90% des seringues revenant désormais au centre.

06.03.07 par Emmanuel Pinget
Le Courrier – http://www.lecourrier.ch

RÉGIONS : Genève, un local d'injection au quotidien

GENEVE. Sujet de controverses à Lausanne, le «shootoir» est une réalité genevoise depuis six ans.

«Un shoot pour nos enfants». «Lausanne, dope City». Avec des affiches provocatrices, les adversaires du projet lausannois de local d’injection clament leur opposition profitant de la campagne électorale vaudoise. A Genève, un tel lieu existe depuis six ans.

21 heures, rue de la Pépinière, derrière la gare de Genève. Le chantier qui perturbe le quartier est désert. Dans la nuit, c’est à peine si l’on remarque un rai de lumière qui filtre à travers les stores d’un grand container aménagé en local de fortune.

A l’intérieur, attenant à une salle d’accueil, un local exigu. Nadine, 45 ans, fait le tour des petites tables d’injection accrochées au mur, ramasse les conteneurs de seringues usées et les cuillères qui ont servi à préparer les doses d’héroïne et de cocaïne. Un dernier coup d’œil pour s’assurer que rien ne traîne et Nadine ira rejoindre ses collègues pour prendre un café à côté.

Un lieu propre et discret

Retour sur une journée ordinaire dans un lieu qui ne l’est pas, le Quai 9, espace d’accueil et d’injection pour les toxicomanes de Genève. Au début d’un froid après-midi de grisaille, alors que le local d’injection va ouvrir ses portes, une dizaine de toxicomanes attendent.
A l’intérieur, sur chacune des six tables, le même matériel: une bouteille de désinfectant, des seringues neuves sous vide, des tampons de cotons stériles. Sur une longue table, des rangées de cuillères propres. Ici, on ne distribue ni drogues, ni méthadone, ni comprimés d’aucune sorte. Le Quai 9 est un lieu propre et discret où les toxicomanes trouvent gratuitement du matériel stérile.

Un ticket numéroté

«On ne les aide pas à se piquer», explique Benjamin, un éducateur de 35 ans. «Mais on est là à tout moment pour qu’ils se fassent le moins de mal possible. Pour parler aussi. C’est parfois à ce moment-là que certains confient leurs plus lourds secrets.»
Nadine prend place derrière le comptoir pour délivrer, un peu comme à la poste, les tickets numérotés qui donnent accès au local d’injection. Ancienne éducatrice, cette mère de famille a rejoint il y a plusieurs années l’équipe du Quai 9. «Pour la relation humaine, parce qu’ici les gens sont vrais», répond-elle quand on l’interroge sur ses motivations. «Paradoxalement, dans le dénuement qui est le leur, ils donnent beaucoup d’eux-mêmes. Mais c’est un travail difficile. Il faut pouvoir passer d’un registre à l’autre: être chaleureux avec celui qui a besoin de soutien et très ferme la minute d’après avec un autre qui met sa vie en danger.»

Marcher toute la nuit

Parmi les premiers toxicomanes, Nadine reconnaît un habitué. L’homme s’assied dans un fauteuil au fond de la salle et s’endort. «Certains usagers SDF ont marché toute la nuit. On leur interdit la gare, les entrées d’immeubles, les cafés. S’ils ne dorment pas ici, ils crèvent», dit-elle.

Fred vient d’entrer. Une quarantaine d’années, le visage en sueur, les vêtements sales, il a l’air hagard. «Tu me donnes un numéro», exige-t-il plus qu’il ne demande. Il s’assied fixant avec impatience le panneau qui annonce l’ordre de passage en salle d’injection.
Derrière lui, un homme jeune surgit en riant. Le teint frais, veste et pantalon noir, coupe de cheveux soignée, il ressemble à un employé de banque. «Il y a des gens qui viennent en costard-cravate», explique Nadine, «ça touche tous les milieux, personne n’est à l’abri. Un voisin, un ami, un frère…»

Une jeune fille au visage rouge, comme sous l’effet d’une intense chaleur, sort du local d’injection, apaisée.

La jeune femme demande un verre de jus de fruit au comptoir, paie une somme modique et emporte son gobelet. Les heures passent, les gens vont et viennent dans un calme relatif. «Depuis quelque temps, il y a moins de monde», constate Nadine.

«C’est en partie à cause des mesures drastiques prises par la police autour de la gare, il y a moins de drogue sur le marché.» Le nombre d’injections est en baisse, en deux ans on est passé de 40000 à 20000. Pourtant sur l’ensemble de l’année la fréquentation du Quai 9 est plutôt en hausse. Certains toxicomanes l’utilisent de plus en plus comme un endroit de socialisation, un foyer.

Une vie après

Vers 16 heures, Jeanne, une jeune héroïnomane française fait son entrée. Sans domicile fixe, elle vit dans la rue avec son petit chien. Depuis un an, elle «galère» comme elle dit. «J’ai fait pas mal de sevrages et pas mal de rechutes aussi.» Elle sourit. «Je sais que je vais m’en sortir bientôt et retourner dans mon village», elle relace ses bottes. Jeanne a eu une vie avant et, surtout, elle tient à faire savoir qu’elle aura une vie après. «Aujourd’hui déjà, ma vie ne se limite plus à la drogue. Plusieurs matins par semaine, je travaille pour le Quai 9. Avec quelques autres on fait le tour de la ville pour ramasser les seringues abandonnées.»

«Et puis je fais de la peinture aussi.» Pour survivre Jeanne reconnaît qu’elle traficote un peu: «Je vends quelques paquets parfois. Ces jours-là je dois jouer au chat et à la souris avec le Securitas qui est devant le local.»

Jeanne sait-elle que c’est précisément ce trafic que redoutent les opposants à l’ouverture de locaux d’injection. «Oui je sais. Moi je lis les journaux, je sais ce qui se passe à Lausanne», dit-elle. «Mais ce que les gens ne veulent pas comprendre, c’est que sans local, on est obligé de se piquer dehors dans les cours d’immeubles. Les gens ont peur et c’est comme ça qu’on retrouve des seringues un peu partout, s’exclame-t-elle.

Une pétition circule

Les gens, le voisinage c’est aussi l’une des préoccupations constante de Christophe Mani, directeur du Quai 9: «Depuis le début, il y a eu de fortes réactions des habitants du quartier. En ce moment même une pétition circule», reconnaît-il. D’aucuns souhaiteraient que le «shootoir» ferme ses portes. «Mais dans l’ensemble les voisins nous acceptent assez bien. Et nous organisons des soirées de discussion tous les deux mois avec eux.»

Tensions entre toxicomanes

Christophe Mani ne dresse pas un portrait angélique de la situation. Il évoque les tensions entre toxicomanes du printemps 2005 qui ont conduit à une fermeture temporaire. De même, il reconnaît que depuis l’ouverture du poste de police de Cornavin, certains consommateurs de drogues ont tendance à se regrouper aux alentours et à faire du «deal».

«Pour éviter ce glissement un agent de sécurité a été engagé qui veille aussi à la sécurité des travailleurs sociaux et des toxicomanes. Ici tout fonctionne grâce à un fragile équilibre. L’équilibre entre santé publique et ordre public.»

Une centaine d’usagers par jour

Réduire les conséquences négatives liées à la consommation de drogue telles que transmission du VIH, overdoses et autres problèmes de santé. Voilà le mandat principal que l’association Première ligne, à la suite du Groupe Sida Genève, s’est vu confier par l’Etat de Genève qui la finance à raison de 2,5 millions de francs par an.

Au sein du Quai 9, créé en 2001, et d’autres structures (bus itinérant, travail de rue, etc.), une dizaine de travailleurs sociaux accueillent chaque jour une centaine d’usagers de drogues en moyenne (82% de femmes). Il s’agit de toxicomanes âgés de 34 ans en moyenne et qui ne sont pas prêts à rejoindre un programme de soins plus exigeant (cure de méthadone, sevrage en institution, etc.).

Par ailleurs, la distribution de 145000 seringues en 2005 (pour un retour de 86%) a permis de diminuer nettement la contamination par le VIH et l’hépatite C.

05.03.07 par Steve Hunziker
Le Temps – http://www.letemps.ch

Soutenir Première ligne

Vous désirez soutenir le travail mené par Première ligne, nous vous invitons à devenir membre de notre association :

CHF 50.- pour une personne physique
CHF 100.- pour une personne morale

Ou d'apporter votre contribution financière sur le compte bancaire suivant :
Banque Cantonale de Genève
IBAN : CH46 0078 8000 K327 9090 7

Devenir membre Dons en ligne