Quai 9: la salle d’inhalation fait le plein

Ce type de consommation est moins dangereux que l’injection. Aucune overdose n’est à déplorer parmi les usagers de cette nouvelle salle.

Il y a quelques mois, le lieu d’accueil et de consommation, le Quai 9, s’est doté de nouveaux locaux, et d’une prestation supplémentaire: en plus des injections et du sniff, les consommateurs de drogues peuvent désormais y inhaler leurs substances. Ultrafréquentée, cette nouvelle salle ne désemplit pas. Un succès qui inonde le Quai 9 de visiteurs.

Surtout de l’héroïne

Ils sont en effet 40 à 50 chaque jour à passer par cette pièce dédiée à l’inhalation, dotée de quatre places. On y fume principalement de l’héroïne, plus rarement de la cocaïne ou d’autres médicaments. Qui sont ces consommateurs? Le profil type des habitués de la salle d’inhalation n’a pas encore pu être totalement dressé, même si l’équipe du Quai 9 a pu noter que la moyenne d’âge ne différerait pas vraiment de celle des habitués de l’injection.

«Nous n’avons pas assez de recul, explique Christophe Mani, directeur de l’association Première Ligne, qui chapeaute le Quai 9. Nous allons analyser ultérieurement nos données afin de savoir qui sont ces usagers et comment leur consommation a évolué.»
L’ouverture de la salle d’inhalation a effectivement été synonyme de changement chez plusieurs toxicomanes s’injectant l’héroïne. «Grâce à l’alternative de l’inhalation, certains consommateurs ont diminué voire stoppé les injections», ajoute Christophe Mani.

Un phénomène plutôt positif en termes de santé publique: «L’inhalation représente moins de risques d’overdose, de problèmes veineux ou d’infections que l’injection, poursuit le spécialiste. Les deux formes de consommation entraînent une dépendance, mais la fumée limite la dégradation physique. L’overdose n’est pas impossible, mais plus rare.» Effectivement, jusqu’à aujourd’hui, aucun usager de la salle d’inhalation n’a dû être emmené à l’hôpital suite à une surdose.

Nouvelle population

Deuxième effet de cette nouvelle prestation: une population, déjà connue de l’équipe du Quai 9 mais se droguant dans la rue, fréquente désormais régulièrement l’espace de consommation.

«Auparavant, ces personnes venaient juste chercher du papier d’alu, boire un café ou discuter, mais repartaient fumer ailleurs, explique Christophe Mani. Ce sont notamment elles qui souhaitaient un lieu pour pouvoir le faire en toute tranquillité, sans déranger les riverains. Maintenant qu’elles peuvent consommer au Quai 9, elles y restent plus facilement et nous pouvons aborder avec elles leur rapport à la prise de drogue. Enfin, alors que nous pensions connaître l’ensemble de la population concernée, nous accueillons également des consommateurs de drogues que nous n’avions jamais vus auparavant. Cela nous permet de favoriser une orientation plus précoce de ces personnes vers les lieux de soins et de traitement de la dépendance.»

Aujourd’hui, le Quai 9 reçoit donc un nombre croissant de consommateurs. L’équipe enregistre une centaine de personnes par jour, contre soixante il y a deux ans. Les places dédiées au sniff, qui étaient peu prisées il y a quelque temps, sont également davantage utilisées aujourd’hui. Les lieux ouvrent désormais à 11?h au lieu de midi et ferment à 19?h. «L’équipe est vraiment très occupée», conclut Christophe Mani.

23.03.10 par Chloé Dethurens
Tribune de Genève – http://www.tdg.ch

Avenir social

Première ligne, association genevoise de réduction des risques liés aux drogues a été créée en 2004, reprenant la gestion des activités menées dans ce domaine par le Groupe sida Genève.

Le BIPS (bus d’information et préservation de la santé) est le premier programme spécifique d’échange de seringues en Suisse romande. Ses activités ont débuté en 1991 avec le soutien des autorités genevoises. Il est présent tous les soirs entre 20h15 et 23h15 dans le quartier de St-Gervais. Il s’adresse principalement aux usagers de drogues, mais répond à d’autres personnes en demande de conseils ou de préservatifs. Le Quai 9 est un espace d’accueil et de consommation de drogues créé en 2001, ouvert chaque jour de 11h à 19h. Première ligne coordonne également « Nuit blanche ? », réduction des risques liés aux drogues consommées de manière récréative et en milieu festif existant depuis 2005, cogérée par 9 institutions genevoises.

Ces actions visent à limiter les effets délétères de l’usage de drogues comme la transmission du VIH/sida et des hépatites et les overdoses. Elles œuvrent au maintien du lien social et servent de relais vers les lieux de soins et de traitement. Elles s’adressent aussi à la population dans son ensemble, comme l’indiquent les mesures mises en place pour le voisinage, telle l’action quotidienne de ramassage de seringues usagées effectuée par des consommateurs de drogues.

La réduction des risques s’inscrit dans la politique en matière de drogues et de sida, tant au niveau cantonal que national. Elle a obtenu une légitimité supplémentaire avec l’acceptation par le peuple de la révision partielle de la Loi sur les stupéfiants en 2008 (entrée en vigueur prévue en 2011) qui donne enfin une base légale et une reconnaissance à ce pilier d’intervention. Le canton de Genève, via son projet de loi sida, finance la quasi-totalité du budget de l’association.

Plus de 3’000 personnes différentes ont été rencontrées au Quai 9 depuis 2001, soit plus d’une centaine par jour. La moyenne d’âge est actuellement de 32 ans. En 2008, près de 25’000 injections ont été répertoriées et plus de 165’000 seringues stériles ont été mises à disposition par nos structures. Sur le plan épidémiologique, le taux de nouvelles infections au VIH/sida est au plus bas parmi les usagers de drogues (2 par an à Genève depuis 2007). De même, on commence à constater une baisse marquée des infections aigües d’hépatites C, virus fortement présent dans cette population et très virulent. Le nombre d’overdose mortelle a aussi diminué de moitié par rapport au début des années 90. On peut attribuer ces bons résultats à un ensemble de mesures développées conjointement par les partenaires de la santé.

Par contre, la situation est préoccupante sur le plan de l’insertion sociale. Nous rencontrons de plus en plus de personnes en situation de précarité, sans travail, sans logement, voire sans contact avec les lieux de soins. De même, nous accueillons de nombreuses personnes sans statut légal en Suisse, avec des perspectives d’avenir extrêmement limitées. Contrairement aux règles en vigueur dans d’autres villes ou cantons, nous acceptons toutes les personnes concernées, indépendamment de leur provenance.

Un espace d’inhalation. Pour quelles raisons ?

Le Quai 9 vient de s’agrandir et a intégré la possibilité d’inhaler des substances (après le sniff introduit il y a deux ans), comme dans la plupart des salles de consommation en Suisse. La réduction des risques passe bien sûr par l’injection avec du matériel stérile et l’absence de partage de celui-ci entre consommateurs. Mais nous ne pouvons faire l’impasse des autres modes de consommation, tout aussi fréquents. L’inhalation d’héroïne sur papier d’aluminium ou la fumée de cocaïne (freebase ou crack) sont des pratiques très courantes chez les consommateurs. Elles concernent souvent des usagers, parfois plus jeunes, qui ne font pas usage de l’injection. Ils étaient déjà nombreux à fréquenter le Quai 9 et à demander l’ouverture d’une telle prestation, notamment pour limiter les nuisances pour le voisinage. Leur mettre à disposition une salle de consommation appropriée, c’est favoriser un contact plus précoce avec les professionnels du social et de la santé. L’inhalation est aussi une alternative à l’injection pour les personnes qui ont des difficultés avec leur système veineux. Après deux mois, nous remarquons que les quatre places d’inhalation sont pleinement utilisées et que cette offre attire des consommateurs que nous ne connaissions pas.

Social-santé

Le BIPS et le Quai 9 sont gérés conjointement par du personnel formé en travail social et en soins infirmiers, qui exerce pourtant la même fonction. Chacun est appelé à gérer la surveillance des injections et à donner les conseils appropriés, comme chacun est appelé à faire de l’orientation sociale. Le travail se construit avec les connaissances, les compétences et le regard de chaque personne, enrichi des approches parfois différenciées de ces professions. Cette synergie a vraisemblablement permis de développer des postures et des réponses originales. Au Quai 9, deux médecins (interniste et psychiatre) interviennent 3 fois par semaine, en complément de l’équipe de travail.

Perspectives

Depuis le début 2009, nous avons inscrit le travail d’équipe sous le signe de la transversalité, chaque collaborateur travaillant dorénavant aussi bien au BIPS qu’au Quai 9, contrairement à la gestion séparée qui prévalait jusqu’ici. Même si les effets sont en cours d’évaluation, ce changement est déjà intéressant sur le plan de la dynamique interne.

Pour faire face au désœuvrement des consommateurs, Première ligne envisage également de renforcer en 2010 un pôle de valorisation des compétences sociales, au moyen d’activités leur permettant de renforcer l’estime d’eux-mêmes et leur sentiment d’utilité sociale.

01.03.10 – « La pauvreté en Suisse »
Avenir Social – http://www.avenirsocial.ch

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