Au Quai 9, on consomme "proprement"

Depuis une dizaine d’années, la Suisse, comme d’autres pays en Europe, met des lieux d’accueil à la disposition des toxicomanes. Avec une certaine réussite.

« Des lieux comme ça, c’est une assurance-vie. » Toxicomane depuis l’adolescence, Stéphane (*), 36 ans, a poussé, pour la première fois, hier matin, la porte du Quai 9, une salle de consommation de drogue implantée juste derrière la gare de Genève. Après avoir rencontré un travailleur social, l’homme est autorisé à pénétrer dans l’espace d’inhalation flambant neuf.

Derrière une vitre, trois fumeurs d’héroïne et une quatrième chaise, vide. Stéphane s’assied et sort de sa poche une boulette de poudre brune qu’il fait chauffer sur une feuille d’aluminium. « Au début, j’ai pris des produits parce que c’était festif mais, très vite, ma consommation est devenue problématique. Le toxicomane est d’abord un malade. » Fier d’avoir un emploi et un appartement malgré ses problèmes d’addiction, cet ouvrier soudeur a déjà arrêté à deux reprises, mais il « n’arrive pas à supporter la vie sans drogue ».

« C’est mieux pour la santé du drogué et pour le reste de la société »

Plutôt que de fumer dans la rue ou les parkings souterrains, Stéphane préfère fréquenter les lieux de consommation encadrés qui ont éclos en Suisse depuis une dizaine d’années. « C’est mieux pour la santé du drogué et pour le reste de la société. Cela évite de choquer les passants ou les gamins. A Lausanne, où je vis, les habitants ont refusé, par référendum, la création d’une salle; la situation y est pire qu’ailleurs: les toxicomanes se piquent dehors, il y a encore plus de zones de non-droit. »

Ce constat est partagé par tous les travailleurs sociaux et infirmiers de l’association Première ligne, qui fait tourner cette structure ouverte en 2000. Se référant à leur expérience de terrain et au récent rapport de l’Institut national de la recherche médicale (Inserm), ces derniers assurent que les salles de consommation, autorisées en Suisse et dans sept autres pays, contribuent à une amélioration de la santé des usagers de drogue tout en pacifiant les quartiers où elles sont implantées. Moins d’overdoses, moins d’abcès et d’infections; et probablement moins de contaminations par le VIH ou l’hépatite C qui fait des ravages dans cette population marginalisée. Aucune augmentation de l’usage de drogue ni du deal observée alentour.

Avant de travailler à Genève, Didier Mathis a été éducateur de rue dans le quartier parisien de la Goutte d’Or, où les consommateurs de crack et d’héroïne fument et se piquent en pleine rue à toute heure du jour. Il juge que la polémique qui agite la classe politique française est « malhonnête ». « Le gouvernement veut attirer à lui les électeurs du Front national. Pourtant, tous les professionnels s’accordent à dire que les salles, si elles sont créées en concertation avec les élus et la population, constituent une avancée. Il faut diaboliser la drogue, mais pas les drogués. »

Le Quai 9 à la rescousse, pas la police

Dans le préfabriqué vert pomme qui accueille chaque jour entre 100 et 150 personnes, les toxicomanes se sentent « libres » et « pas jugés ». « On nous sourit, c’est rare ! », s’exclame Vincent, un SDF de 38 ans. « Enfin, on ne rigole pas tout le temps. Quand il faut poser des limites, on les pose. Pas question de dealer dans le local ou de hausser le ton avec le personnel », assène Didier Mathis. A côté des salles d’injection et d’inhalation, un espace de détente où les usagers peuvent confier leurs soucis au personnel.

« En les côtoyant au moment où ils consomment, on pénètre leur intimité et on instaure un lien avec eux. Cette confiance nous permet de les orienter vers un médecin s’ils n’en ont pas et parfois même de les aider à arrêter s’ils le souhaitent », témoigne le directeur du Quai 9, Christophe Mani. La meilleure preuve que la structure a trouvé sa place en ville? « Quand des riverains sont agacés par un toxicomane qui se pique en bas de chez eux, c’est nous qu’ils appellent, plus la police. ça marche parce que ce n’est pas qu’un lieu de consommation. C’est avant tout un lieu de contact, de socialisation. »

(*) Le prénom a été modifié

14.08.10 par Anne-Laure Barret
Le Journal du Dimanche – http://www.lejdd.fr

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