Deux décennies de politique innovatrice en matière de drogue

RÉDUCTION DES RISQUES • L’apparition du sida a conduit les autorités genevoises à développer une approche pragmatique de la toxicomanie.

En 1991, Genève créait sa première structure de réduction des risques liés aux drogues. Le point avec Pierre-Yves Aubert, président de l’association Première ligne qui chapeaute aujourd’hui le local de consommation Quai 9, le programme d’échange de seringues BIPS ainsi que le projet de prévention en milieu festif «Nuit blanche?».

Quel est le contexte dans lequel la politique de réduction des risques s’est développée?

A la fin des années 1980, la société subit un électrochoc avec l’apparition du HIV, qui fait des ravages dans le milieu de la toxicomanie. Il y a les images insoutenables des scènes ouvertes zurichoises. Ces éléments ont poussé le conseiller d’Etat Guy-Olivier Segond et la directrice de la Santé Annie Mino à agir en pionniers.
A l’époque, les centres de traitement ne voulaient pas entendre parler de remise de matériel d’injection. La mise en place de la politique de réduction des risques a constitué un changement de paradigme. C’est ainsi que le Groupe sida a pu créer un secteur consacré à cette activité. Ce fut l’ouverture du premier lieu, le BIPS (bus d’information et de préservation de la santé), suivi par le bus Boulevards (dédié aux travailleurs/euses du sexe) et enfin, il y a déjà dix ans, Quai 9, l’espace d’accueil et de consommation.

Comment a évolué votre travail?

Essentiellement en fonction des réalités fluctuantes du marché de la drogue. A l’ouverture de Quai 9, par exemple, nous avons dû faire face à une nouveauté: le boom de l’injection de cocaïne. Des usagers qui se piquaient jusqu’à trente fois par jour. Avec des comportements compulsifs, une prise de risques énorme et beaucoup de nervosité. Aujourd’hui, ce mode de consommation de la cocaïne n’est plus d’actualité. Plus récemment, nous avons constaté qu’une salle d’inhalation (où l’on fume héroïne et médicaments, principalement, ndlr) répondait à un besoin.

En termes de santé publique, les résultats sont plutôt probants.

La politique de réduction des risques – qui n’est pas du seul fait de Première ligne! – a eu un impact décisif sur la transmission du sida dans le milieu de la drogue. Il y a vingt ans, la moitié des séropositifs étaient des toxicomanes. Aujourd’hui, on ne déplore plus qu’une ou deux contaminations de ce type par an à Genève. Dans le même temps, le nombre d’overdose a chuté vertigineusement. Les effets positifs se ressentent également dans le domaine des maladies infectieuses, comme l’hépatite C. Même si, dans ce dernier, cas, il reste un gros travail à fournir. Enfin, nos structures servent à maintenir ou retisser des liens entre les usagers de drogues et les lieux de traitement médicaux et socio-éducatifs.

Première ligne a lancé l’an dernier un projet de petits jobs pour les consommateurs. Qu’en est-il?

Le projet part du constat que cette population subit une précarisation grandissante ces dernières années. C’est l’un des problèmes aigus auxquels nous devons faire face. Ce «pôle de valorisation des compétences sociales» n’est pas une réinsertion professionnelle. Il vise simplement à permettre aux usagers de retrouver un sentiment d’utilité, un peu d’estime de soi, de prendre de la distance par rapport à leur consommation en organisant différemment leurs journées. Le premier bilan montre qu’il est apprécié.

L’ouverture d’un deuxième local de consommation et d’accueil est-il toujours à l’ordre du jour?

Pour nous, c’est toujours une piste de travail. Le rapport d’évaluation sur Quai 9 réalisé en 2004 préconisait un tel développement. Le principe a d’ailleurs été approuvé par les autorités. Mais en cette période de restrictions budgétaires, les moyens financiers font défaut. Un deuxième lieu aurait entre autres l’avantage de faire baisser la pression sur le quartier de la gare. En attendant, nous réfléchissons en permanence à des aménagements internes pour améliorer le fonctionnement de Quai 9. Cela passe par l’extension des horaires d’ouverture ou l’établissement de plages horaires spécifiques pour certaines de nos prestations.

Le soutien des autorités est-il toujours aussi fort? N’avez-vous pas des craintes quant à la pérennité de cette structure?

L’appui du conseiller d’Etat Pierre-François Unger est indiscutable, nous l’avons encore constaté lorsque le Mouvement citoyens genevois a demandé la fermeture de Quai 9. Reste qu’il faut remettre sans cesse l’ouvrage sur le métier. Le contexte socio-économique n’est pas extrêmement favorable. Nos sociétés sont dans une dynamique sécuritaire et de repli. Nous devons continuer à argumenter la pertinence et l’utilité de la réduction des risques.

21.05.11 par Olivier Chavaz
Le Courrier – http://www.lecourrier.ch

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