"Le Quai 9 est une réponse, dans un dispositif de soins global"

La salle de consommation supervisée de Genève, dite « Quai 9″, a, depuis dix ans, fait ses preuves, malgré les attaques. Directrice de l’association genevoise Première ligne qui gère le Quai 9, Martine Baudin raconte à Seronet l’histoire de cette structure atypique, qui montre sa pertinence et affirme sa place, dans une politique de santé publique.

Comment la structure a-t-elle été mise en place ?

La naissance de la structure est le fruit de dix années de travail entre 1991 et 2000. Avec des éléments de succès, comme le BIPS [Bus itinérant prévention sida, Bus d'information et de préservation de la santé ndlr], la chute de la transmission du VIH/sida chez les consommateurs de drogues. Et tout un travail de concertation entre l’Etat, les acteurs répressifs et socio-sanitaires. C’est vraiment le fruit de tout ce travail. Il faut savoir qu’en Suisse, il y a une politique décidée au niveau fédéral, puis une application cantonale. C’est ce qui explique la différence de pratique entre les différents cantons. A la différence du débat à Lausanne (canton de Vaud), où le projet de salle de consommation a été soumis à la votation populaire [référendum rejeté à une petite majorité par les électeurs du canton, ndlr], dans le canton de Genève, la volonté des politiques, sans consultation populaire, s’est manifestée de manière très pragmatique, pour un soutien au projet d’une structure d’accueil avec possibilité de consommer à moindres risques. Une décision fondée sur une histoire : celle du VIH/sida. La genèse tient à un passé, où existait une situation d’urgence sanitaire, notamment parmi les usagers de drogues, avec des contaminations par voie intraveineuse. Au lieu de fermer les yeux, les gouvernants genevois ont décidé de réaliser des actions concrètes, comme le BIPS, premier dispositif de distribution et d’échange de seringues, mis sur pied en 1991. Aujourd’hui, nous poursuivons cette action, même si nous constatons une forte diminution du nombre de transmissions du VIH parmi les consommateurs. Sur Genève, nous pensons qu’il n’y a eu aucune contamination par voie intraveineuse ces deux dernières années. C’est la preuve que les personnes consommatrices ont une réelle capacité à intégrer les messages et à adopter des comportements préventifs.

Pensez-vous que la mise en place du Quai 9 soit liée à une conception, une approche différente de la santé en Suisse ?

Il ne faut pas généraliser à la Suisse tout entière, car cela se passe vraiment canton par canton. Au milieu des années 80, les scènes ouvertes de la drogue troublent l’ordre public et marquent les consciences dans plusieurs villes en Suisse. Berne (1986), Zurich ou Bâle ouvrent les premières salles de consommation dans ce contexte d’urgence sanitaire. Près des voies ferrées, des centaines de gens s’injectaient des drogues et certains mourraient d’overdoses. Ces images ont fait le tour du monde. A un moment donné, la question s’est posée : peut-on forcer un consommateur à aller au traitement et quelle prise en charge doit-on mettre en place pour des personnes qui ne sont pas encore en mesure d’arrêter la consommation ? L’arrivé du sida a fait également réagir les politiques, il fallait permettre aux consommateurs d’avoir accès à des seringues stériles, pour éviter des conséquences négatives. Genève a eu ce pragmatisme, au niveau de la santé publique, mais par exemple, le canton de Vaud voisin applique une politique plus répressive. La pensée, l’approche et la mise en application de la loi fédérale en matière de toxicomanie varient suivant les volontés cantonales.

Après dix ans d’existence, quel bilan faites-vous ?

Clairement, nous savons que le nombre d’overdoses mortelles a baissé. Aujourd’hui, avec les 20 ans de la réduction des risques à Genève, nous réalisons que le Quai 9, qui est une structure acquise, validée par le Conseil d’Etat, est indispensable. Elle fait partie intégrante d’un réseau global de soins. C’est très important, car nous sommes régulièrement attaqués, sur une prétendue incitation à la consommation. Certains détracteurs souhaiteraient aussi que cette salle puisse être gérée par l’hôpital. Mais pour arriver au traitement, il faut déjà rester vivant ! Et tout le monde n’est pas encore prêt à aller vers un traitement de substitution. Certains ont déjà essayé, plusieurs fois, et ont connu des rechutes. Une salle de consommation est, dans ce sens, une réponse utile dans un dispositif de soins. Tous les jours, nous parlons de soins avec les usagers, d’envie d’aller voir un médecin, de prendre un traitement. Certains y arrivent, d’autres pas. Le Quai 9 va au-delà de la simple consommation à moindre risque, c’est avant tout un espace d’accueil, de lien social, prenant en compte également les problématiques de vie des consommateurs de produits.

06.10.11 par Mathieu Brancourt
Seronet – http://www.seronet.info

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