Le QUAI 9: un lieu de sécurité et de soins

Mis en place en 2001 à Genève, le Quai 9 est une structure d’accueil pour les consommateurs de drogues âgés de plus de 18 ans. Il met à leur disposition une salle de consommation et du matériel propre. Longtemps critiqué, notamment par les partis conservateurs, qu’en est-il réellement de cet espace à l’allure progressiste?

Un des quatre piliers

Depuis 1980, la politique suisse en matière de drogues a instauré quatre piliers: la prévention, le traitement, la réduction des risques et la répression. Le Quai 9 entre dans le programme de «réduction des risques». Malgré les divergences d’opinion à ce propos, force est de constater que cette politique fait ses preuves. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: le nombre de nouveau cas de VIH chez les usagers de la drogue est passé de 97 à 18 entre 2001 et 2011. En 10 ans, ce chiffre a diminué de 80%.

Visite du Quai 9

L’entrée est réservée pour l’échange de matériel de consommation: chaque seringue ramenée est échangée contre une seringue propre. Les usagers peuvent en acheter 3 nouvelles. Ceci permet de récolter le matériel souillé, de diminuer les usages multiples et d’éviter les abandons dans les lieux publiques. Chaque consommateur est identifié par un pseudonyme et montre la substance qu’il va consommer. S’il est encore sous l’effet de la dose précédente, il devra patienter avant d’en reprendre une.

Pour entrer dans la salle de consommation, chacun attend son tour; même lorsque les symptômes de manque apparaissent. La salle est équipée de 2 places de sniff, 6 places pour fumer et 6 places d’injection. Une surveillance est assurée à tout moment et le personnel est formé pour réanimer en cas de besoin.

Une porte ouverte pour un accès aux soins

La Dre Anne François exerce au Quai 9 depuis 10 ans. Elle y tient une consultation gratuite, anonyme et sans rendez-vous. Accessible, elle est très appréciée et respectée par les usagers. Les motifs de consultation sont variés : Soins de plaies (infection des sites d’injection), peur d’avoir contracté le VIH ou l’hépatite, besoin d’un nom de médecin pour un suivi ou problème d’assurances (notamment pour les migrants et requérants d’asile). Anne, comme on l’appelle ici, ne prescrit aucune substance, et les usagers le savent très bien. S’ils viennent la voir, c’est avant tout pour être écoutés, soignés et conseillés. Et le plaisir est partagé: «C’est le moment où je peux prendre le temps que je veux avec mes patients. S’ils ont uniquement besoin d’un soin précis, comme celui d’une plaie, cela prendra une dizaine de minutes. S’ils ont besoin de parler pendant une heure, je le fais aussi. J’adapte en fonction des patients.» C’est l’opportunité de rappeler les règles de prévention et de réduction des risques.

«Un cercle vicieux»

Expression bien connue, qu’implique-t-elle réellement? La drogue peut concerner tout le monde. Elle fut d’abord présente dans les couches sociales élevées en raison de son coût. Puis, elle s’est répandue partout. La drogue peut entrer en jeu sur un terrain glissant comme par exemple la perte d’un travail, d’un logement, l’échec d’un couple, une immigration, le chômage ou un deuil. Mais cela n’est pas toujours le cas : bien qu’une situation fragile soit une porte ouverte, il s’agit d’une véritable maladie qui peut surgir sans prévenir. Un contexte d’anxiété peut suffire.

Si le pic de plaisir est d’abord recherché, les effets négatifs apparaissent au galop. Le plaisir se fait rare, laissant place à d’interminables descentes. L’envie de s’en sortir est très fréquente mais elle est extrêmement difficile à mettre en place. La plupart du temps, les consommateurs sont entourés d’autres usagers de la drogue, un milieu difficile à quitter quand le reste du réseau social a disparu.

Se sortir d’une addiction en solitaire est très difficile. Il est souvent nécessaire d’être soutenu par des professionnels, dans une structure adaptée. L’accès au Quai 9 est primordial pour consommer à moindres risques et bénéficier de soutien au moment où la motivation apparaît. Il permet un relais vers le système de santé.

Le Quai 9, désormais intégré dans la formation des médecins

Durant les 4e et 5e années des études de médecine à Genève, l’enseignement comprend une trentaine d’heures de médecine de l’addiction, sous forme de séminaires et de stages sur le terrain. Durant l’année 2008-2009, 24 étudiants ont passé une demi-journée de consultation au Quai 9. Parmi eux, 53% admettent une appréhension avant le stage. 23% ont trouvé éprouvant le passage en salle de consommation, 100% ont vu une modification de leur perception de la toxicomanie et 92% pensent que cette expérience aura un impact durable sur leur pratique médicale. Sarah explique qu’avant son stage, la visite l’intéressait beaucoup et qu’elle n’appréhendait pas la rencontre. «Mais une fois dans les locaux, les 30 premières minutes ont été difficiles: voir les usagers sous l’effet des substances, agressifs ou au bord du malaise, sans savoir quoi faire ni répondre, était terrible. Je me suis sentie démunie. C’est certain que ces quelques heures vont influencer ma pratique médicale; je ne me sens pas plus armée, mais je sais sur quoi je vais devoir travailler.» Tous les étudiants ne ressortent pas du Quai 9 avec une telle impression et beaucoup sont surpris de la qualité du rapport humain avec les usagers. L’une d’entre eux pense que «tous les étudiants devraient passer par là car c’est une expérience qui sensibilise beaucoup plus qu’un cours.»

L’idée d’intégrer ce stage au cursus universitaire vient du fait que beaucoup de médecins se sentent mal à l’aise lors des consultations avec des patients toxicomanes. Leurs pathologies peuvent paraître auto-infligées, ce qui induit presque automatiquement un jugement, que le patient perçoit. La prise en charge est dès lors mise en danger. Lutter contre les représentations sociales et médicales des médecins est un travail de longue haleine. Soit. Visons donc le berceau.

Références

  • «The swiss four pillars policy: an evolution from local experimentation to federal law», The Beckley foundation drug policy programme, May 2009, Jean-Félix Savary, Chris Hallam and Dave Bewley-Taylor
  • «Evaluation de l’espace d’accueil et d’injection Quai 9 à Genève», département de médecine et santé communautaire, CHUV, 2003
  • Tableaux trimestriels VIH/SIDA selon l’OFSP: www.bag.admin.ch/hiv_aids/05464/05490/05749/05750/05755/index.html?lang=fr
  • «Immersion des étudiants en médecine dans une salle de consommation: effets sur leurs représentations des usagers de la drogue», HUG et Première Ligne, 2009
  • Site Internet «Première Ligne»: www.premiereligne.ch
  • Site Internet «Groupe SIDA Genève»: www.groupesida.ch
12.01.12 par Dr Gaelle Devillard et Dr Anne François
Planète Santé – http://www.planetesantech

Le QUAI 9: le saviez-vous?

Il n’existe pas de «kit standard» au Quai 9. En effet, il s’agit de mettre à disposition ce dont a besoin chaque usager, le kit dépend donc des pratiques de chacun.

Matériel mis à disposition au Quai 9

Il peut comprendre une cupule en aluminium, du sérum physiologique, de l’acide ascorbique (pour dissoudre l’héroïne), des seringues (1, 2, 5 ou 10 ml), des aiguilles de différentes tailles, des tampons désinfectants et des tampons secs.
Du matériel pour se protéger des infections sexuellement transmissibles est également disponible (préservatifs masculins et féminins ainsi que du lubrifiant). Le personnel du Quai 9 répond aux questions et donne des informations, autant sur les substances et les risques liés à leur consommation que sur la protection durant les rapports sexuels.

Points d’injection

80% des injections pratiquées au Quai 9 le sont dans les bras ou les jambes. On peut cependant s’injecter dans toute veine accessible où qu’elle se trouve, par exemple les mains, l’aine, le cou, les seins, et les parties génitales. Ces derniers sont fortement déconseillés car ils entraînent de grands risques de complications. L’injection dans le pli de l’aine est dangereuse en raison de son risque d’entraîner une thrombose veineuse. L’injection dans le visage ou les parties génitales est interdite au Quai 9.

Vrai-Faux

«Etre dépendant, c’est s’injecter des drogues.»

FAUX. Rares sont les personnes qui s’injectent sans être dépendantes, mais elles existent. Par ailleurs, on peut être dépendant en consommant par une autre voie (par exemple le tabac ou l’alcool). Certaines personnes consomment de manière récréative, sans être dépendant.

«Les drogués, ils ont tous le SIDA, il vaut mieux les éviter.»

FAUX. Les toxicomanes ne sont de loin pas tous porteurs du VIH. Voici la proportion de cas de VIH selon la voie d’infection: (Chiffres pour la Suisse selon l’Office fédéral de la santé publique)

En Suisse et depuis de nombreuses années, l’usage de drogue n’est plus le mode de transmission prédominant du VIH: il s’agit des relations sexuelles (autant hétérosexuelles qu’homosexuelles).

Dans tous les cas, et surtout si vous connaissez des personnes (toxicomanes ou non) qui sont atteintes de cette maladie, rappelez-vous des modes de transmission du VIH afin de vous protéger sans exclure ces personnes de votre entourage: le VIH se transmet par les rapports sexuels non protégés (vaginaux, anaux et buccaux), lors d’échange de matériel d’injection souillé ou lors de transfusions sanguines contaminées.

«Si je ne bois pas, ne fume pas et ne prends pas de drogues, je ne suis dépendant de rien!»

FAUX. Il existe des dépendances sans substances. Par exemple, il est possible d’être dépendant aux jeux, au sexe, au travail, à Internet ou une/des personne(s). Ces addictions sont tout aussi graves et dangereuses.

Questions/réponses

Quelles sont les complications des drogues injectées?

On peut distinguer les risques directs dus à la substance même (overdose, arrêt respiratoire, problèmes cardiaques et atteinte du foie) des risques indirects dus au mode de consommation (abcès, infections du sang et du coeur, hépatites B et C, VIH) ou aux comportements (maladies sexuellement transmissibles, accidents, etc)

Qu’est-ce qu’une dépendance ?

Une dépendance est un diagnostic très précis basé sur plusieurs critères. Si, dans les 12 derniers mois, vous avez présenté un/des symptôme(s) parmi ceux de la liste ci-dessous, il serait bien d’en parler avec votre médecin ou une personne de confiance:

  • besoin d’augmenter les doses pour obtenir un même effet
  • sentiment de malaise lorsque vous vous abstenez de consommer la substance
  • l’impression que quand vous commencez, vous perdez le contrôle de votre consommation
  • vos efforts pour diminuer ou arrêter ne mènent à rien
  • une grande partie de votre attention est focalisée sur la recherche de la substance
  • vous avez diminué vos activités sociales, professionnelles ou vos loisirs à cause de votre consommation
  • vous continuez à consommer malgré les effets négatifs de la substance

Références:

  • Tableaux trimestriels VIH/SIDA selon l’OFSP: www.bag.admin.ch/hiv_aids/05464/05490/05749/05750/05755/index.html?lang=fr
  • Evaluation de l’espace d’accueil et d’injection Quai 9 à Genève, département de médecine et santé communautaire, CHUV, 2003
  • Critères DSM IV, Service d’addictolologie des HUG : http://addictologie.hug-ge.ch/_library/pdf/addictionPG.pdf
12.01.12 par Dr Gaelle Devillard et Dr Anne François
Planète Santé – http://www.planetesantech

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