Salles de shoot : aucun "effet d'attraction" en Suisse

INTERVIEW – En donnant son accord à l’expérimentation d’une salle de consommation de drogues à Paris, Matignon a relancé un débat sensible en France. En Suisse, une dizaine de salles sont ouvertes depuis 26 ans. C’est le cas du Quai 9 à Genève. La directrice de l’association qui gère ce lieu, Martine Baudin, explique au JDD.fr l’intérêt d’une telle structure.

Qu’a changé la mise en place de cette salle d’injection à Genève en 2000?

Beaucoup de choses pour les consommateurs de drogue. Une salle comme celle-ci est indispensable dans un dispositif de prise en charge variée pour eux. A l’échelle de Genève, on a également beaucoup travaillé avec le voisinage, grâce à une concertation commencée en 1991. La question avait été reposée plus nettement en 1996, après l’explosion en Suisse de la consommation de cocaïne par voie intraveineuse. Celle-ci représentait un vrai risque car elle nécessitait beaucoup d’injections par jour, ce qui implique beaucoup plus d’utilisations et réutilisations de seringues…

L’ouverture de cette salle a-t-elle fait débat?

Non, les autorités genevoises ont appliqué la loi fédérale (en France, il n’existe aucune loi autorisant ces salles, Ndlr) car elle répondait à une urgence sanitaire. Historiquement, la réduction des risques répond à un contexte d’urgence lié à l’émergence dans les années 1980 du VIH auprès de populations vulnérables, comme les consommateurs de drogue par voie intraveineuse. Une salle de consommation est utile, car il y a toujours des consommateurs actifs qui ne peuvent s’arrêter. Cela permet donc de faire un travail direct avec eux, en suivant leur état de santé.

Vous dressez donc un bilan positif d’une telle initiative…

Pour la salle de Genève, nous n’avons pas de chiffres montrant l’évolution du nombre d’utilisateurs. Mais toutes les villes qui ont vu une salle de consommation s’ouvrir n’a vu aucun effet d’attraction ni aucune augmentation du nombre de consommateurs.

Vous rejetez donc l’argument des opposants à ce projet en France, qui assurent qu’un tel lieu favorise la consommation…

Toutes les études démontrent l’inverse. La consommation de psychotropes est beaucoup plus compliquée pour cela. Ce n’est pas une personne qui passe devant la salle en se disant : « Ah, tiens je vais aller m’injecter de la drogue ». On n’entre pas dans un tel endroit comme dans une boulangerie…

«Une salle de consommation n’est pas une incitation à consommer. Elle est intéressante s’il y a un relais aux soins.» Un des autres arguments évoqué par ceux qui ne veulent pas de ces salles est que celles-ci favorisent le deal…

Je ne souhaite pas entrer dans le débat français, en défendant mon travail et répondre aux détracteurs français. Evidemment, chez nous, le deal est strictement interdit. Ce n’est pas une zone de non-droit. Il y a un travail effectué avec la police et toute personne prise en flagrant délit est sanctionnée. On ne peut pas dire non plus qu’il n’y a jamais de problèmes. Mais on est là pour faire un travail de régulation sur cette question.

Avant d’expérimenter une salle de de consommation, le travail de prévention ne suffit-il pas?

Les personnes assurant qu’il faille avant tout un travail de prévention ont raison. Il faut en effet qu’il soit complet et large. Mais le constat actuel, c’est qu’il existe une consommation de psychotropes problématique. C’est celle-ci, qui présente des risques comme les transmissions de maladies, que nous essayons de corriger.

Mais les utilisateurs de la salle de Genève arrivent-ils à sortir de leur dépendance?

Encore une fois, ce n’est pas notre objectif premier car nous voulons limiter les risques négatifs liés à l’usage de drogue. Notre mandat porte sur cela, il ne porte pas sur l’abstinence. Par contre, on parle évidemment de ce sujet tous les jours avec les consommateurs. Comme l’on parle tous les jours des traitements possibles. Une salle de consommation n’est pas une incitation à consommer. Elle est intéressante s’il y a un relais aux soins. Il faut permettre aux utilisateurs d’accéder facilement au réseau hospitalier. C’est une réponse dans un processus global. Elle est indispensable pour les personnes qui, même si elles en ont envie, ne peuvent arrêter. De même que le fumeur qui veut stopper sa consommation mais n’y arrive pas.

Portez-vous tout de même un regard sur le débat actuel en France?

J’ai bien sûr mon avis que je garde pour moi. Mais nous sommes ravis qu’il y ait un feu vert du gouvernement français et des expérimentations à venir, car nous sommes convaincus qu’une salle est nécessaire dans un dispositif complet.

07.02.13
JDD – http://www.lejdd.fr

Soutenir Première ligne

Vous désirez soutenir le travail mené par Première ligne, nous vous invitons à devenir membre de notre association :

CHF 50.- pour une personne physique
CHF 100.- pour une personne morale

Ou d'apporter votre contribution financière sur le compte bancaire suivant :
Banque Cantonale de Genève
IBAN : CH46 0078 8000 K327 9090 7

Devenir membre Dons en ligne