Toxicos moins aidés ?

Les milieux de la prévention redoutent que le climat sécuritaire ne favorise la répression

Des pays nous l’envient, d’autres en ont une peur bleue. Une chose est sûre: pratiquée de façon consensuelle depuis plus de vingt ans à Genève, la politique des drogues, dite des quatre piliers, ne laisse personne indifférent! Il faut dire que cette stratégie est non seulement basée sur la répression, la prévention et la thérapie,mais aussi sur la réduction des risques. Un concept audacieux qui prévoit notamment l’échange de seringues, la distribution de méthadone et la prescription d’héroïne sous contrôle médical.

Mais face à un sujet aussi émotionnel, rien n’est acquis…ce d’autant plus dans le climat sécuritaire que traverse Genève: depuis un an, les contrôles dans la rue «ont augmenté de plus de 50% et les arrestations de 30%», selon le procureur général Olivier Jornot (lire ci-dessous). Il n’en fallait pas plus pour que lesmilieux de la prévention s’inquiètent du fait que la politique des drogues soit,dorénavant, essentiellement axée sur le volet répressif. Au détriment de l’accompagnement aux toxicomanes, qui représentent une portion stable de la population de 1% à 2%.

Et pourtant! Appliquée sans remous depuis deux décennies, la politique des quatre piliers a indiscutablement fait ses preuves, considère Martine Baudin, directrice de Première ligne, association genevoise de réduction des risques liés aux drogues: « Moins de 10% des usagers sont aujourd’hui touchés par le sida, et on ne constate plus d’infections par voie intraveineuse à Genève.»

Fragile équilibre

Dans les années 80, avec l’émergence du sida et les scènes de drogue morbides, s’est concrétisée l’idée qu’il fallait aider les toxicomanes, y compris dans leur consommation. « Un choix dicté par des motifs sanitaires, en particulier par la survie et la lutte contre les maladies infectieuses », rappelle Pierre-Yves Aubert, président de l’association Première ligne, financée par le Canton à raison de 2,4 millions de francs par année, selon le Plan quadriennal 2013-2016.

Moteur de cette dynamique avant-gardiste, l’ancien magistrat radical Guy-Olivier Segond déclarait alors: «Si l’on veut sauver un toxicomane, il faut d’abord qu’il reste vivant!» En sont nés le BIPS (Bus itinérant prévention sida) en 1991, puis dix ans plus tard le Quai 9. Situé derrière la gare, cet espace d’accueil et de consommation contrôlée de stupéfiants a comptabilisé 46 240 consommations en salle l’an dernier, soit une moyenne de 127 passages quotidiens. «Venir en aide aux toxicomanes, avec la bénédiction de l’Etat en prime, continue à impliquer pour certains qu’on est complice et qu’en proposant des lieux comme le Quai 9 (ndlr: treize sites en Suisse, répartis dans huit villes), on incite les gens à se droguer; une activité prohibée par la loi», observe Pierre-Yves Aubert. Un projet de structure similaire vient d’être rejeté à Paris.

«L’équilibre entre les intérêts de santé publique et le respect de la loi, que Genève a si bien su progressivement aménager, reste fragile», poursuit le président de Première ligne. Martine Baudin en est la première convaincue: «J’ai le sentiment que les années glorieuses sont terminées. Pour des raisons budgétaires, nous avons malheureusement dû renoncer au BIPS, une prestation de soirée fondamentale, mais son arrêt nous a semblé le moins dommageable pour les usagers. Et puis, le
climat est plus tendu.»

La professionnelle ne craint pas pour autant un retour «au tout répressif»: « Les champs de vision de la police et des soignants ont évolué. Un travail de concertation est mené depuis plus de vingt ans, mais le dialogue doit être constamment maintenu.» Des inquiétudes se sont pourtant récemment manifestées, lors d’un forum organisé par la Fédération genevoise pour la prévention de l’alcoolisme, ainsi que Carrefour addictionS (la «Tribune» du 19 octobre). «Il faut continuer à traiter la politique des drogues sous l’angle sanitaire et sécuritaire», a encouragé, à cette occasion, Jean-Félix Savary, secrétaire général du Groupement romand d’études des addictions. Tant l’ancienne conseillère fédérale et actuelle membre de la Commission globale de la politique en matière de drogues, Ruth Dreifuss, que le procureur général Olivier Jornot s’accordent sur ce principe. Acquise à une politique tolérante, la première citée minimise toutefois pas les effets négatifs du deal dans des quartiers comme Plainpalais, la Jonction ou les Pâquis, où elle réside: «Certains ne se sentent plus en sécurité. Le système a atteint ses limites.»

Bientôt des Cannabis social club ?

Pierre-Yves Aubert met en garde: «Tout ce qui impacte sur la sécurité en termes de visibilité, dont la présence massive des dealers dans la rue, menace la pérennité du modèle genevois.» Il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans des cantons voisins de Suisse romande, illustre Jean-Félix Savary: «Suite à des discours populistes, la répression se renforce dans certaines villes, ce qui entraîne une préoccupante baisse de la réduction des risques.»

Parmi les solutions visant à réduire les nuisances et la visibilité du marché: le réglementer, à commencer par le cannabis. Par le biais peut-être des Cannabis social club «à la zurichoise»; ces salons associatifs supervisés permettent aux consommateurs de venir s’approvisionner sur place. Côté positif: les autorités ont un oeil sur la qualité des produits et sur le gérant des lieux. «Interdits aux mineurs, ces clubs protégeront aussi les plus jeunes, souligne Pierre-Yves Aubert. Pour l’heure, ils peuvent se procurer du cannabis aussi aisément qu’un coca!» A quand une telle expérimentation à Genève ?

« Le pilier répression ne doit pas empêcher le travail des autres »

Les Cannabis social club soulageraient peut-être le Ministère public qui – de janvier àmi-octobre – a traité 1647 procédures liées à des affaires de stupéfiants, sur 12 834 procédures au total (soit environ 13% des cas). «Les expérimentations qui violent la loi ne sont pas acceptables de mon point de vue, réagit le procureur général Olivier Jornot. Ces propositions sont compréhensibles, mais elles relèvent du champ d’expérimentation du politique et non pas de l’autorité judiciaire.

La loi autorise ces expérimentations dans un cadre légal; au politique de les initier s’il le souhaite, à condition de s’en donner les moyens en termes d’appréciation de leur résultat. C’est d’ailleurs comme cela qu’est née la politique des quatre piliers.» Une politique à laquelle souscrit le procureur? « Cette politique des quatre piliers est inscrite dans la loi; le peuple l’a ratifiée et les autorités de poursuite pénale appliquent la loi.» Olivier Jornot estime-t-il toutefois que le volet sanitaire puisse être un jour menacé ? «La particularité des quatre piliers, c’est qu’ils se parlent relativement peu, que le pilier répression interagit peu avec les autres. Mais je ferai toujours en sorte que ce dernier n’empêche pas les autres d’effectuer leur travail. Notamment de gérer le Quai 9, un haut lieu sur le plan sanitaire et de l’aide à la survie.» Même si sa cohabitation, dans un espace habité, avec les activités de la police aboutit parfois à «des accrocs», admet le procureur: «Les revendeurs connaissent la concentration des toxicomanes à cet endroit. Du coup, une dose adéquate de répression est nécessaire.» En résumé: les revendeurs ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent dans ce périmètre, tout comme la présence policière ne doit pas dissuader les usagers de se rendre au Quai 9. Même des étrangers séjournant illégalement sur notre territoire. «Des exceptions doivent être ménagées, si nécessaire, concernant les mesures d’assignation territoriale», confirme Olivier Jornot, qui «ne voit pour l’heure pas demenace particulière sur cette cohabitation pragmatique».

Mais la partie visible du deal dans certains quartiers, qui en irrite plus d’un, ne va-t-elle pas finir par avoir des incidences sur cette politique consensuelle ? « Ce serait un faux raisonnement que de vouloir faire payer aux consommateurs la forte présence du deal dans la rue», considère notre interlocuteur. Il n’empêche! L’activité soutenue des dealers pose «un réel problème de sécurité publique et, au-delà de la gêne vécue par le voisinage, d’affirmation de la souveraineté de l’Etat».

Or, Olivier Jornot apprécie visiblement très modérément l’incapacité de l’Etat à faire respecter l’interdit dans cette zone de non-droit! «En termes de cohésion sociale, c’est très dangereux. Cela entraîne des raisonnements du type: pourquoi est-ce que je respecterais la loi si les autres la violent impunément? prévient le magistrat. Ma priorité dans ce domaine consiste à m’attaquer, par tous les biais, à la colonisation de l’espace public par les dealers.»

La présence accrue de policiers dans la rue y participe. Depuis l’accord, signé à cet effet en août 2012 avec le patron de la Sécurité Pierre Maudet, les contrôles «ont augmenté de plus de 50% et les arrestations de 30%».

Enfin, depuis le 1er octobre, le pouvoir des agents de proximité a aussi été élargi: «Ils peuvent infliger des amendes d’ordre de 100 francs à toute personne possédant une petite quantité de cannabis sur elle ou fumant un joint dans l’espace public.»

26.11.2013
Tribune de Genève – Par Laurence Bézaguet

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