Quai 9, un lieu d’accueil unique en Suisse

TOXICOMANIE • L’association Première Ligne fête ses 10 ans cette année. Elle gère notamment la salle de consommation de drogues Quai 9. Quel est le rôle de celui-ci? Reportage.

On ne peut pas le rater: le préfabriqué vert pomme du Quai 9 trône depuis presque quinze ans juste à côté de la gare, à Genève. A 11h du matin, à l’ouverture, une bonne dizaine d’usagers pénètrent dans les locaux situés rue de la Pépinière. «C’est peu par rapport à d’habitude», affirme Philippe, collaborateur infirmier, qui y travaille depuis octobre 2013. «Ils sont entre soixante et septante par jour à venir, pour environ 150 consommations quotidiennes. Moitié injection, moitié inhalation, principalement de l’héroïne.» Le Quai 9 est un lieu d’accueil, et «le seul endroit de ce type en Suisse où l’entrée est universelle, sans limitation de statut ou de provenance», précise Martine Baudin, sa directrice. Créé en 2001 par le Groupe sida Genève, aujourd’hui géré par l’association Première Ligne, le centre ouvre dans un premier temps pour une période expérimentale, puis définitivement dès 2004.

Deal interdit

Les usagers sont inscrits sous pseudonymes dans l’ordinateur de l’accueil, «pour nos statistiques», précise Mme Baudin. Dans la salle d’accueil, l’ambiance est détendue, le café à 1 franc et l’usager jeune. «Il n’y a pas de profil type du toxicomane, contrairement à ce que véhiculent bon nombre de clichés», déclare Philippe. Aucune drogue n’est proposée par le Quai 9. L’usager arrive avec son propre produit, le présente à l’entrée avant d’annoncer le mode de consommation choisi. «Ils ne peuvent consommer qu’une fois par passage mais peuvent revenir plusieurs fois dans la journée. Le deal est puni par une semaine d’exclusion du lieu», explique Jean-Louis, collaborateur infirmier au Quai 9 depuis huit ans. Sritah, un usager de 44 ans à l’air timide, salue tout le monde un par un: «Je viens boire un café, je ne vais pas en salle ce matin.» Habituellement, il sniffe de l’héroïne. Ce matin, il se limitera au café au lait. Il se révèle finalement assez bavard, sourit poliment, s’arrêtant parfois pour saluer des habitués. La «salle», c’est celle de consommation de drogues, où l’on accède après avoir pris un ticket, «comme à la Poste». A l’intérieur, dans une légère odeur de produits désinfectants qui rappelle l’hôpital, un à deux collaborateurs surveillent les douze postes (six pour les injections, quatre pour les inhalations, deux pour le sniff). Du matériel stérile, à usage unique, est mis à disposition ainsi que des bacs de récupération.

Maintenir l’entrée universelle

Le Quai 9 ne procède à aucune dénonciation à la police. En huit ans, Jean-Louis a observé une pression accrue des contrôles de police autour du bâtiment, particulièrement en périodes de fêtes ou de vacances. «Ils s’assurent que les alentours de la gare soient sécurisés pour les touristes. Or le trafic de l’héroïne a lieu à la gare depuis des années et les contrôles sur les usagers n’y changent rien», déclare-t- il. En mars 2010, le MCG avait déposé une motion pour faire «fermer sans délai le Quai 9» et «ouvrir aux HUG une antenne de prévention et de soins pour les toxicomanes locaux». La motion avait été refusée. Récemment, le conseiller d’Etat chargé du Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé, Mauro Poggia, a affirmé, dans Le Matin Dimanche, son intention de maintenir ouvert le centre de consommation près de la gare. Contacté par Le Courrier, M. Poggia a déclaré vouloir maintenir l’entrée universelle au Quai 9. Les HUG possèdent déjà une branche dédiée à l’addictologie. Martine Baudin précise que l’emplacement du Quai 9 a été choisi à proximité de la gare, là où se trouvent les usagers de drogues, insistant sur la «catastrophe sanitaire» que représenterait sa fermeture.

«Mieux que dans la rue»

«C’est mieux que de se droguer dans la rue, aux yeux de tous; et ici, tout est propre», confirme Hassen, un autre usager d’une trentaine d’années, qui, nerveux, déclare «dormir sur des marches d’escaliers», ajoutant avec le sourire ne pas souhaiter «donner plus précisément l’adresse exacte». Les mesures d’hygiène, la présence d’un médecin deux fois par semaine et la possibilité d’échanger gratuitement seringues usagées contre seringues propres ont fortement réduit les transmissions du VIH et d’hépatites à Genève, rappelle Première Ligne. De plus, Le Pôle, dispositif d’insertion socio-professionnelle de l’association, s’occupe – notamment – de ramasser les seringues usagées dans le quartier. «Il y a peu d’endroits à Genève où des personnes se piquent dehors ou des seringues traînent par terre, contrairement à Lausanne, où j’ai habité», précise Sritah. «Ce n’est pas qu’un lieu de consommation, c’est aussi un lieu d’accueil, tranquille, où les collaborateurs sont pratiquement mes amis. Il faut des endroits comme ça pour éviter la mort. Ce n’est pas une honte de consommer de la drogue, c’est une maladie. Si tu n’en parles pas, tu es mort», déclare Sritah. Jean-Louis acquiesce: «Les usagers survivent à leur consommation, ce qui prouve que nous sommes utiles. Pour arrêter la drogue, il faut être vivant, et pas trop désocialisé»

Les 10 ans de Première Ligne

Le Groupe sida Genève déléguait il y a dix ans son secteur réduction des risques à l’association créée pour l’occasion, Première Ligne. Celle-ci vient de nommer à sa tête Thomas Gremaud, sociologue et coordinateur de région à la Fondation genevoise pour l’animation socio-culturelle. Il remplace Pierre-Yves Aubert. Première Ligne gère désormais trois structures et programmes: le Quai 9, espace d’accueil et de consommation de drogues (lire ci- contre), Nuit blanche?, action autour de la consommation «festive» en partenariat avec sept autres institutions, et le Pôle de valorisation des compétences sociales et professionnelles des usagers de drogues, dispositif de réinsertion socio-professionnel pour les usagers de drogues à Genève. Financée par le Fonds destiné à la lutte contre la drogue et à la prévention de la toxicomanie et par le Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé, Première Ligne occupe un terrain mis à disposition par la Ville de Genève.

30.05.2014
Le Courrier – Par Emmanuelle Fournier-Lorentz

Genève n’éloignera pas ses toxicomanes

Le contraste est saisissant: lorsque l’on franchit le seuil de la gare de Cornavin, désormais transformée en centre commercial flambant neuf, c’est pour tomber sur l’une des places les plus ratées du canton. Alors que les CFF auront investi 110 millions de francs pour offrir une cure de jouvence à l’édifice de 1932, les autorités municipales n’en sont qu’à «songer» à des réaménagements. A ce jour, aucune demande de crédit n’est sur le point d’atterrir sur le bureau des élus municipaux genevois.

Un autre élément, quasi constitutif de la gare genevoise, n’est pas près de changer: la présence de personnes toxicodépendantes autour de l’arrêt de bus fréquenté quotidiennement par des milliers de passagers. Sous un toit verdâtre, ils sont une dizaine, parfois moins, parfois plus, à occuper ce bout de trottoir qui fait face à la basilique Notre-Dame. Ils ne peuvent plus s’asseoir, les autorités les ayant privés des bancs abrités que leur offrait jadis la galerie marchande. Seules les cabines téléphoniques ne leur seront pas reprises, s’agissant des plus rentables de Suisse romande, selon l’opérateur national. On y retrouve quelquefois au petit matin les traces des produits consommés. Emballages ou carton roulé.

Les personnes toxicodépendantes sont aujourd’hui des polyconsommateurs, alternant l’héroïne, la cocaïne, parfois des médicaments et de l’alcool. Présence dérangeante? Pour certains, oui. Elle est fréquemment rattachée à la proximité de Quai 9, lieu d’injection, de sniff et d’inhalation situé à une centaine de mètres de la gare. Corrélation fallacieuse, estime Martine Baudin, directrice de l’association Première Ligne, qui gère l’espace d’accueil. «Dans toutes les villes, les gares sont des lieux privilégiés par cette population, parce que c’est souvent là que se trouve le marché de la drogue. Ce sont les dealers qui attirent les toxicomanes, pas notre centre.»

Depuis trois ans et comme les saisons qui se succèdent, le Mouvement Citoyens genevois n’a cessé de dénoncer la présence de Quai 9. Au Grand Conseil comme au Conseil municipal. «Il faut soulager le quartier de Cornavin de toute cette marginalité, argue son député Pascal Spuhler. Lorsque je me promène avec mes enfants, je suis sur les dents», affirme l’élu, qui milite pour un rapprochement du centre vers l’hôpital cantonal.

L’injection en baisse d’attractivité

Fondé en 2001, le centre d’injection Quai 9 accueille en moyenne près de 130 visiteurs chaque jour. Si l’association distribuait plus de 240 000 seringues lorsqu’elle a été créée, elle n’en a délivré que 67 000 en 2013, dont 97% ont été retournées. Une baisse qui s’explique par la perte de popularité de ce moyen d’injection, soit 29% des consommateurs. «Une tendance qui se confirme en Suisse et en Europe», précise Martine Baudin. L’espace d’accueil n’a reçu que deux plaintes de riverains l’an passé, affirme-t-elle. Presque 40% des usagers du lieu suivent un traitement de substitution.

28.05.2014
Le Temps – Par Olivier Francey

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