Le marché de l’opium afghan devient indéchiffrable


L’opium est une marchandise, certes illégale, mais une marchandise soumise à la loi classique de l’offre et de la demande. Quelque chose d’étrange se déroule sur le marché globalisé de l’opium, ce qui pourrait engendrer des troubles.

La demande annuelle atteint environ 4 500 tonnes. L’année dernière, une production record de 6 100 tonnes a été enregistrée rien qu’en Afghanistan. La seule production de ce pays est supérieure de 30 % à la demande mondiale. En théorie, les prix de l’héroïne devraient plonger. Mais ce n’est pas le cas. Que se passe-t-il ?

Est-ce que l’opium défie les lois de l’économie ? Si on se réfère à l’histoire, la réponse est non. En 2001, les prix ont été multipliés par dix par rapport à l’année précédente pour atteindre un niveau record après la quasi-éradication de la culture du pavot par les talibans sur les territoires qu’ils contrôlaient. Pourquoi l’inverse ne s’est pas produit avec la récolte record de l’année dernière ?

Les premières estimations suggèrent que la production d’opium devrait probablement augmenter cette année, ce qui devrait inciter à la baisse des prix. Mais pour l’instant, les prix semblent élastiques. Le prix national moyen de l’opium sec à la porte des fermes baisse mais pas de manière significative. Il était de 125 dollars le kilo en décembre 2006 contre 150 dollars le kilo un an plus tôt. Les prix varient d’une région à l’autre, ce qui n’est pas surprenant dans la mesure où l’Afghanistan n’est pas un marché unifié, pas même pour l’opium.

Mais globalement, la baisse des prix est modeste si on la compare à l’augmentation massive de la production, + 50 % en 2006. Les prix de l’héroïne dans les rues d’Europe occidentale sont aussi relativement stables, mais si la pureté de l’héroïne augmente, ce qui constitue la preuve d’une plus grande disponibilité.

Est-ce que les cultivateurs afghans constituent des stocks ? Peu probable. Contrairement à la cocaïne, l’opium a une longue durée de conservation et peut être stocké pour être utilisé comme une source de liquidité et de crédit. Pourquoi des paysans pauvres resteraient assis sur des stocks d’une valeur supérieure à un milliard de dollars alors qu’ils luttent pour joindre les deux bouts et que le sens commun suggère que les prix pourraient facilement s’effondrer ?

Une hypothèse alternative est que de nouveaux débouchés pour l’héroïne émergent quelque part, peut-être en Asie. Mais, si ces nouveaux marchés absorbaient une surproduction d’environ 1 500 tonnes d’opium, on pourrait s’attendre à une augmentation des saisies de drogue et du nombre d’overdoses dans ces pays, ce qui ne s’est pas produit.
Dans ce cas, où sont les 1 500 tonnes manquantes ? Je crains qu’il existe une explication plus lugubre. Les principaux trafiquants retiennent de grandes quantités d’opium. Les trafiquants de drogue entretiennent une relation symbiotique avec les insurgés et les groupes terroristes tels les talibans et al-Qaïda. L’instabilité rend possible la culture de l’opium. L’opium permet de s’acheter des protections et de payer des armes et des combattants. En retour, cette situation génère un environnement au sein duquel les barons de la drogue, les insurgés et les terroristes peuvent opérer en toute impunité.

L’opium agit comme de la colle qui maintiendrait ces ténébreuses relations. Ces sinistres forces auraient tout à perdre d’une chute des profits. Je pense que les gros trafiquants accumulent les surplus d’opium comme valeur refuge contre les évolutions futures des prix et comme source de financement pour de futures attaques terroristes en Afghanistan ou ailleurs.

Que peut-on faire ? Tant que les forces de l’Otan s’inquiétent de ne pas se faire des ennemis parmi les cultivateurs d’opium en ne s’associant pas aux campagnes d’éradication et tant que le gouvernement afghan s’oppose à l’épandage de produits chimiques sur les champs de pavot, arrêter les principaux trafiquants est peut-être la meilleure option pour perturber le lucratif marché de l’opium en Afghanistan.

Un autre pas dans la bonne direction pourrait être la création d’une liste des trafiquants les plus recherchés. Ces criminels pourraient être placés sous le coup de la menace de mandats d’arrêt internationaux, d’un gel de leurs avoirs financiers, d’interdiction de déplacement à l’étranger et, lorsque c’est possible d’extradition pour faire face à la justice. Plus pourrait être également fait pour trouver et détruire les entrepôts de stockage et les laboratoires de transformation de l’opium en héroïne. Il n’y a pas de solution facile, mais agir à la source est toujours plus efficace qu’essayer d’arrêter les cargaisons de drogue disséminées en petites unités et passées en contrebande par les déserts et les zones montagneuses.

Les voisins de l’Afghanistan sont les complices et les victimes du commerce de l’opium. Ainsi, ils doivent être partie prenante à la résolution du problème. Ils pourraient, par exemple, améliorer le partage des renseignements sur les mouvements transfrontaliers et la sécurité aux frontières afin de garantir de plus grandes saisies de drogue. A l’heure actuelle, moins d’un quart de la production d’opium est interceptée, contre près de 50 % pour la cocaïne.

Mais, même si le surplus d’opium est trouvé et détruit et si les agences de sécurité amèliorent leurs efforts, ce volet répressif ne règlera pas le problème de l’opium en Afghanistan. Plus doit être fait pour couper les paysans des cultures illicites, particulièrement en leur fournissant des sources de revenus alternatives et viables. Plus important, les pays consommateurs doivent sérieusement réduire l’addiction aux drogues de leurs populations.

Ce texte est la traduction d’un article écrit par Antonio Maria Costa, directeur du Bureau des Nations Unies sur les Drogues et la Criminalité (UNODC). Il a été publié par The Record (Canada) le 26 avril 2007.

Mots-clés : ,
Imprimer cet article Imprimer cet article

Liens et Informations

Entrer en lice en commentant, suivant ce que les autres ont a dire, ou en y référant depuis votre blog.


Autres articles
Quel local d’injection à Lausanne?
Vers un meilleur traitement des toxicomanes atteints de l’hépatite C

Commentaires de lecteurs

Désolé, les commentaires ne sont plus possibles.