Règlement de comptes avec le passé au Levant


Quatre ans après le départ de son fondateur, Pierre Rey, le centre lausannois pour toxicomanes traverse une crise. Et fait le ménage pour assurer sa survie.

Le premier fume au fond d’un canapé. Un deuxième se repose au soleil, soigne sa jambe blessée. Un troisième traverse un couloir en traînant les pieds. Les autres travaillent ici et là, dans les entreprises de la région. C’est un après-midi de septembre. Au Centre de réinsertion professionnelle (CRP) du Levant à Lausanne, tout est calme après le chambardement vécu par l’institution spécialisée dans l’accueil et le traitement des toxicomanes. Il y a deux semaines, la fondation a fait le ménage.

Jean-Samuel Grand, nouveau président depuis le 13 septembre, a remplacé Nicolas Cruchet, le substitut du juge d’instruction cantonal, qui souhaitait se retirer. Il raconte la crise. Les deux directeurs ont été licenciés. Une quinzaine de collaborateurs vont perdre leur emploi. Une des maisons, délocalisée à Couvet (NE), a été fermée, et les quatre derniers résidents rapatriés. Voisin du CRP à l’avenue du Levant, le restaurant-atelier Les Roseaux, quant à lui, se cherche une nouvelle destinée, tandis que la résidence de La Picholette, au Mont-sur-Lausanne - une ferme réservée aux parents toxicomanes -, réduit ses prestations.

Jean-Samuel Grand, par ailleurs imprimeur, évoque le besoin de mieux coller à l’univers mouvant de la toxicomanie. Et, surtout, de vivre avec l’héritage, parfois difficile et encombrant, de Pierre Rey. Le Levant, monté au début des années 1970, a été pionnier dans la lutte contre la dépendance des drogues. Prônant l’abstinence, il a marqué durablement le canton de Vaud et toute la Suisse romande.

Le nouveau président fait partie de la fondation depuis ses débuts, en 1987. Auparavant, une association chapeautait le centre. Tout en saluant l’œuvre de Pierre Rey, le fondateur - le père -, il reconnaît les défauts de l’entreprise imaginée à Sauvabelin pour les jeunes en rupture. C’était l’époque de Mai 68, de l’invasion du cannabis, du LSD et, plus tard, de l’héroïne. La fondation ressemble à son créateur: généreuse, exigeante et parfois démesurée. D’où la difficulté d’assumer l’héritage de la figure tutélaire, partie à la retraite en 2003.

Le Levant a déjà connu des difficultés par le passé. En 1999, la Confédération avait coupé les vivres à toutes les structures résidentielles du pays. En réalité, l’Office fédéral des assurances sociales avait restreint les contributions de l’assurance invalidité à partir de 1996. Avant d’arrêter en 2003. Seul un crédit d’urgence débloqué par le parlement avait permis de parer au plus pressé. Aujourd’hui, ce sont les cantons et les communes qui couvrent 80% des dépenses.

Cette fois, la situation est différente. Yves Lanini, directeur éducatif et ancien adjoint de Pierre Rey, et Pierre Favre, directeur administratif, n’ont pas vu ou n’ont pas su voir le danger. Au lieu de s’ouvrir au changement, d’en évaluer toutes les conséquences, les deux ex-directeurs du Levant se sont isolés à force d’être imperméables au réseau d’intervenants qui se construisait dans le canton de Vaud - piloté par l’association Rel’ier lancée en 1994. Ils se sont empêtrés dans leurs convictions et dans la taille de l’institution, surdimensionnée: 89 places et cinq maisons.

Le centre a fatalement perdu des clients: un taux d’occupation de 60% au lieu des 80% visés. Et de l’argent. La structure ne disposait plus d’une enveloppe forfaitaire ni de garanties de déficit. On finance désormais uniquement la place effectivement occupée. En deux ans, les deux directeurs limogés ont frôlé la catastrophe: 1700000 francs de pertes prévus pour 2007, sur un budget d’environ 9 millions.

Malgré la menace, ils n’ont pas réussi à dialoguer avec le conseil de fondation, explique Jean-Samuel Grand. C’est pourquoi la réaction a été si tardive. Mais pas de malversations, assure le président, pour couper court à une rumeur qui circule sous le manteau. L’ancienne direction a plutôt été dépassée par la mission: assumer le legs de Pierre Rey tout en le modernisant. Pierre Favre a préféré s’en aller immédiatement. Yves Lanini va honorer son contrat jusqu’à la fin de son engagement, au 31 décembre 2007.

Le canton de Vaud connaît les mêmes tourments. Au début des années 1990, une «mini-scène ouverte» apparaît à Lausanne. En soutien aux deux institutions existantes, tournées vers l’abstinence et la réinsertion, Le Levant et Le Relais - cette dernière active depuis les années 1970 à Morges -, le Conseil d’Etat participe au financement de deux nouvelles institutions: un lieu de sevrage, La Calypso, à l’hôpital psychiatrique de Cery, et une structure d’accueil et d’orientation ambulatoire, le Centre Saint-Martin, à Lausanne. Le gouvernement, malgré un certain assouplissement, récent, a toujours privilégié l’abstinence, dans la mouvance de la doctrine défendue par deux conseillers d’Etat intransigeants, Philippe Pidoux puis Claude Ruey. Sans parler de l’influence et du charisme, persistants, de Pierre Rey.

La Municipalité de Lausanne, elle, s’est tournée vers la «réduction des risques». Depuis 1999, la ville finance le centre d’accueil du Passage, géré par la Fondation Accueil bas seuil (Abs). Sans oublier la distribution de seringues et d’autres initiatives d’accompagnement.

Au fil des ans, les partisans de ce qu’on appelle le «bas seuil» et ceux d’une ligne plus rigide se sont affrontés, parfois sans ménagement. Le débat - qui a duré quinze ans - sur le local d’injection à Lausanne est, de ce point de vue, exemplaire. Lors du scrutin de cet été, il s’est transformé en une véritable bataille rangée, jusqu’au non finalement sorti des urnes. Dernier tribut populaire, peut-être, aux chantres de l’abstinence.

Pour sortir de l’impasse, les socialistes ont proposé de réunir des «états généraux lausannois sur la toxicomanie». Les opposants au local ont annoncé leur disponibilité. Même s’ils prévoient toujours de présenter un train de mesures alternatives au Conseil communal.

Raoul surveille discrètement les étages du CRP. Il y a été résident. Aujourd’hui, il complète sa formation d’éducateur. Il travaille pour le Levant depuis quatre ans. Ce chamboulement est une bonne chose, avance-t-il. C’est une chance à saisir. Pour s’adapter, enfin, après quatre ans d’hésitations.

Jean-Samuel Grand et le conseil de fondation veulent surtout reconstituer une équipe solidaire, prête à relever les défis thérapeutiques: renouveler le Levant sans condamner son identité. Plus tard, la fondation devra dénicher une personnalité susceptible de l’incarner et de la diriger. Le président de la fondation prévoit six à huit mois de transition: quatre membres du conseil garantiront la gestion des lieux pendant ce laps de temps. Histoire de se donner les moyens de dessiner le Levant du futur. Un projet adapté aux besoins multiples des toxicomanes du XXIe siècle, que ce soit les marginaux de la Riponne ou les cocaïnomanes bien intégrés au marché du travail.

Car depuis les temps héroïques de Pierre Rey, l’univers de la toxicomanie a profondément changé. Il évolue en réalité tous les jours. L’apparition de la «réduction des risques», quatrième pilier d’une politique en matière de drogue qui comptait déjà la prévention, la thérapie et la répression, a remis en question la notion d’abstinence et les méthodes pour y parvenir. Les traitements ambulatoires ou de substitution à la méthadone (17000 personnes en Suisse; dans le canton de Vaud, 1500 sur près de 3000 toxicomanes recensés) ont gagné les faveurs des clients, constate Nicolas Pithoud, directeur de la Fondation Abs. Cependant, ces nouveautés, introduites avec prudence au Levant, n’ont pas véritablement entraîné jusqu’à ce jour une révision du modèle dit de «haut seuil». Si bien que des concepts tels que la maîtrise de la consommation de stupéfiants ou l’injection contrôlée d’héroïne sont restés sans écho.

Par ailleurs, pratiques et substances ne ressemblent plus à celles des années 1970. Les restrictions budgétaires et le report des charges de la Confédération vers les cantons, puis vers les communes, ont pesé à leur tour sur la fragilité économique des institutions résidentielles. «Le court terme prime sur le long terme. L’ambulatoire, moins cher à première vue, l’emporte sur le résidentiel», observe non sans regrets Jean-Daniel Barman, secrétaire général de la Ligue valaisanne contre les toxicomanies et président de la Coordination romande des institutions et organisations œuvrant dans le domaine des addictions (CRIAD).

Comme tant d’autres en Suisse, précise Nicolas Dietrich de DrogInfo - la centrale nationale de coordination des addictions -, le Levant est victime de cette conjoncture et de la désaffection des clients, moins motivés à entreprendre un parcours long et difficile sans garantie de résultat, complète Geneviève Ziegler, adjointe aux questions de toxicomanies de la ville de Lausanne. Depuis 1999, une cinquantaine d’enseignes, sur 130, ont disparu. Au point que Nicolas Dietrich se demande si cette offre a encore un avenir en Suisse.

Au Levant, le passé est vraiment du passé, espère Jean-Samuel Grand. Pour s’en affranchir, fallait-il tuer le père? Personne n’ose vraiment l’avouer. La question flotte dans l’atmosphère feutrée des chambres. Maintenant, c’est la survie concrète et immédiate qui compte. Avant d’entreprendre un long chemin d’aggiornamento, vers une ouverture «déjà bien engagée à l’égard du bas seuil et du double diagnostic (ndlr: les personnes qui souffrent à la fois de troubles psychiques et d’abus de substances). Tout en maintenant la possibilité au Levant d’entreprendre, en parallèle et en complémentarité, un travail d’abstinence, seul moyen de pérenniser à long terme une sortie définitive de la toxicomanie», conclut Jean-Samuel Grand.

Nicolas Pythoud en appelle à un changement de vision. L’ère de la solution unique dans les problèmes de toxicomanie est révolue. Une palette d’approches complémentaires existe déjà sur le marché des traitements. «Que les querelles cessent!» s’exclame-t-il. La mue du Levant peut enfin commencer. Jean-Samuel Grand, avec l’aide et la bonne volonté de tous ses collaborateurs et collaboratrices motivés, n’a qu’un seul désir: la mener à bon port.

Source : Le Temps

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