Contre les professionnels de l’addiction, le combat des chevaliers de l’abstinence


DROGUES. L’UDC se taille la part du lion dans le comité «Drogue: 2xNon», qui mène le combat contre la loi fédérale sur les stupéfiants. Les professionnels de la santé y sont rares - et parfois un brin mystérieux.

Le front est impressionnant: enseignants, policiers, spécialistes des dépendances, médecins, infirmières, municipalités, directeurs cantonaux de la Santé, de la Police et des Affaires sociales, proches de personnes dépendantes, spécialistes de la prévention du sida: toutes les organisations faîtières appellent à consacrer, en votant «oui» le 30 novembre à la nouvelle loi sur les stupéfiants, la politique des quatre piliers: prévention, thérapie, répression, aide à la survie.

L’opposition est à première vue plus politique. Les élus UDC dominent le comité «Drogue: 2xNon» aux côtés de quelques représentants de l’Union démocratique fédérale, qui a lancé le référendum ainsi que quelques outsiders du PLR et du PDC.

Le comité est toutefois également soutenu par neuf organisations inégalement connues: le Neuer Rütli Bund, proche des évangéliques et voué à la défense des valeurs chrétiennes telles que les conçoivent les évangéliques et plusieurs associations - de jeunesse, de parents, d’anciens toxicomanes ou généralistes - vouées à la promotion d’une vie sans drogue, à la diffusion d’information et de conseils sur les drogues ou au lobbyisme politique. Point commun: la préférence donnée aux approches thérapeutiques passant par un sevrage préalable, à l’exclusion des autres.

La fidélité contre le sida

Peu de professionnels, toutefois, sauf dans deux associations plus spécialisées: Médecins contre la drogue et Sida information Suisse. Cette dernière ambitionne, selon son site, de diffuser des informations scientifiques «qui se distinguent agréablement des informations biaisées disponibles ailleurs».

Son président est un généraliste, les praticiens qui l’entourent ont des spécialités plutôt éloignées du sujet: psychiatrie, orthopédie, dermatologie et chirurgie esthétique notamment. La différence entre leurs informations et celles qu’on peut obtenir de source officielle consiste essentiellement dans une insistance plus prononcée sur le test et la fidélité comme moyens de prévention et une relativisation de la sûreté du préservatif.

Pourquoi la lutte contre le sida amène-t-elle cette association à lutter contre une loi qui fonde l’aide à la survie et donc la prophylaxie parmi les toxicomanes? Le Temps a contacté en vain deux membres du comité, dont son président, sans recevoir de réponse à ce sujet. Créée à la fin des années 1980, l’association a entretenu au début des liens étroits avec un mouvement sectaire disparu depuis, le VPM (Fondation pour la connaissance psychologique de l’homme).

Refuser le désarroi

Les choses sont plus claires chez Médecins contre la drogue. Le médecin vaudois Francis Thévoz, vieux routier de l’opposition à la politique suisse des stupéfiants, s’explique sans détour sur les raisons de son adhésion. «Les médecins de base s’expriment peu sur les questions de toxicomanie parce qu’ils sont mal à l’aise. Ceux d’entre eux qui ont pris des toxicomanes en charge n’ont pas de réponse satisfaisante à apporter, ils hésitent entre concessions et agressivité. Nous ne nous contentons pas de ce silence et nous disons que le problème vient du fait qu’on n’emploie pas les bonnes armes. On tente d’hygiéniser la drogue alors qu’il faut la combattre.»

Avec ou sans méthadone? Pour Francis Thévoz, il est impossible d’envisager aujourd’hui de se passer de cette ressource, mais le but d’abstinence doit rester central. Le président de Médecins contre la drogue et secrétaire de l’Association faîtière pour une politique de la drogue basée sur l’abstinence, l’industriel Roland Messerli, est d’un avis opposé: pour lui, la seule thérapie valable passe par l’abstinence obligatoire.

Le Vatican à la rescousse

Mais le comité «Drogue: 2x Non» se réclame d’autorités plus hautes puisqu’il liste notamment le Vatican comme organisation «impliquée» aux côtés des partis suisses qui le soutiennent. Explication de Roland Messerli: les positions de ces organismes rejoignent les siennes. Point contesté par Walter Müller, porte-parole de la Conférence des évêques suisses. «Le Vatican soutient, comme nous, l’aide à la survie. On aide d’abord, on demande après, c’est le sens de la parabole du bon Samaritain.» La conférence est favorable au principe des quatre piliers et garde pour elle ses réticences envers la prescription d’héroïne. Elle n’a pas pris position face au référendum car, explique Walter Müller, «il ne s’agit pas d’un débat de principe mais d’une question médicale».

C’est très exactement cette marge de manœuvre concédée à l’approche médicale que les adversaires de la loi contestent au nom de leur éthique. Pour eux, explique le député évangélique vaudois Maximilien Bernhard, la prescription d’héroïne est éthiquement inacceptable parce qu’elle entretient la dépendance au lieu de la combattre, tout comme une politique qui ne place pas l’abstinence au centre de son action.

L’éthique médicale, elle, est satisfaite, estime le président de la FMH Jacques de Haller. Les résultats «spectaculaires» de la réduction des risques justifient pleinement cette dernière: recul de l’épidémie de sida et des maladies infectieuses parmi les consommateurs de drogues, régression de la criminalité.

De son côté, la Fédération des Eglises protestantes soutient les quatre piliers, rappelle André Reymond, porte-parole du Conseil synodal vaudois, même si elle n’a pas jugé utile de le rappeler dans le contexte de la votation. «Nous sommes nous-même impliqués dans cette politique par l’intermédiaire de certains de nos ministères. L’utopie d’une humanité entièrement pure est dangereuse et les êtres humains doivent être accompagnés là où ils sont.»

Source : le Temps

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