«On ne m’a jamais rejetée, ça m’a sauvé la vie»
Vivre ? Mourir ? Lorsqu’elle s’enfonçait dans la dépendance à l’héroïne et à la cocaïne, Charlotte* n’était pas très sûre de son choix. Elle raconte comment elle est sortie du trou.
«Sans le BIPS, le bus de prévention sida, je ne sais pas ce que je serais devenue. Dès que j’ai commencé à plonger, j’y suis allée. Pour des seringues, mais aussi pour pouvoir me poser quelque part où je ne serais pas jugée. Le regard qu’on jette sur soi-même est terrible, alors on supporte très mal le regard des autres. En réalité, je sais ce que je serais devenue: je me serais tuée. Je me serais débrouillée pour avoir un accident de consommation. Ou je me serais vraiment suicidée.
Tout le monde connaissait le bus. Je ne pense pas que je suis la seule à y être allée dès le début. Bien sûr, je savais que je ne devais pas partager ma seringue à cause du sida. Mais je ne connaissais pas les risques d’hépatite et les moyens de les éviter. Je ne savais pas non plus que je ne devais pas partager ma cuiller. Tout ça, je l’ai appris au bus. Et il y avait des prospectus, des intervenants prêts à nous conseiller si nous voulions une thérapie. Nous n’étions pas complètement largués.
Comment c’est arrivé? Je pense que j’étais fragile. Et puis, j’avais un rêve: monter un projet en Asie. J’ai été violée pendant que j’y séjournais. Je ne pouvais plus imaginer d’y retourner. C’était tout un pan de ma vie qui s’écroulait.
Je travaillais dans une banque. Mais je vivais dans un squat avec des gens qui consommaient des drogues illégales. J’ai vécu un an comme ça, sans y toucher: j’étais fascinée mais je me tenais à distance. Et puis, un jour où tout était allé de travers, j’ai dit: OK, passez-moi la feuille d’alu.
Pendant six mois, j’ai fumé occasionnellement. Et puis, un beau soir, quelqu’un est revenu avec une réserve de produit et j’ai fumé tous les jours pendant une semaine.
J’ai compris que j’avais perdu le contrôle. Ensuite, tout est allé très vite: j’ai tout de suite passé aux injections de cocaïne. Je crois que j’étais incapable de dire mon mal-être autrement qu’avec mon corps. Je voulais que les autres le voient, entendent mon cri, me prennent dans leurs bras pour me protéger. Et en même temps, chaque matin, je partais au travail en faisant tout pour que ça ne se voie pas. J’y mettais une énergie folle. C’est paradoxal, oui.
C’était une descente effrayante, un vertige qui m’aspirait. J’ai perdu 20 kilos. Et puis un jour, j’ai un abcès au bras, énorme. Au BIPS, on m’a dit d’aller à la rue Verte. Là, on m’a donné de la méthadone et on m’a envoyée à l’hôpital. J’y suis arrivée à deux doigts du choc septique et j’y suis restée un mois, le bras ouvert.
A la sortie, j’ai suivi mon traitement de méthadone pendant six mois sans consommer autre chose. Je ne pensais pas à la possibilité de me sortir vraiment de la drogue. Je suivais une psychothérapie, mais ça m’aidait uniquement à encaisser les chocs au jour le jour.
Je ne me projetais pas dans l’avenir. Je n’avais pas les ressources pour ça: mon orgueil était piétiné, la blessure narcissique immense. J’ai toujours eu tendance à me remettre en question mais, avec la méthadone, ce ressort était cassé. D’un côté, je souhaitais confusément que quelqu’un vienne me chercher pour aller plus loin. Mais, si on m’avait tendu la main à ce moment-là, je n’aurais pas su la prendre.
Au bout de six mois, j’ai recommencé à prendre de la cocaïne. Je travaillais toujours. Je gagnais bien ma vie, ce qui faisait que je n’ai jamais eu à dealer ou à me mêler à la scène. Je prenais un taxi pour aller acheter ma dose, je revenais en taxi. Ou je payais le taxi au dealer pour qu’il vienne me fournir à domicile.
Mais je m’enfonçais. J’avais des abcès, je ne savais plus où me piquer. J’avais des crises d’épilepsie. J’allais toujours plus loin dans le glauque. Quand j’étais vraiment débordée, j’allais à la villa des Crêts pour un sevrage.
On ne nous rejetait jamais, même si nous étions sortis quelques semaines plus tôt. Et là, j’ai fait une rencontre magnifique. A l’époque, la cocaïne était partout et c’était relativement nouveau. Les intervenants étaient tétanisés. Ils ne savaient pas comment la gérer et avaient très peur. La méthadone, efficace avec l’héroïne, ne les aidait plus. Ils nous donnaient les médicaments que nous voulions en espérant que ça nous maintiendrait en vie et ne nous parlaient plus d’autre chose. C’était un climat d’impuissance totale.
Un infirmier m’a parlé comme à une personne normale. Pas de produit mais de lectures, de musique. Ça m’a tirée vers le haut. Tout d’un coup, je me suis dit: «Mais qu’est-ce que je fous là?»
Ce n’est pas un déclic. C’est un processus qui se construit. Je suis encore retournée plusieurs fois aux Crêts. Chaque fois, j’y prenais ce que j’étais en mesure de prendre. J’ai trouvé aussi de l’aide dans certaines lectures. La décision d’arrêter ne s’impose pas. Elle n’appartient qu’à la personne concernée. On peut l’aider, c’est tout, et c’est beaucoup.
On oppose des traitements différents, des recettes thérapeutiques. Mais ce qui est déterminant, c’est le plus souvent une rencontre. C’est la qualité du lien thérapeutique qui a permis à cet infirmier de m’aider, moi, comme il n’aurait peut-être pas pu aider quelqu’un d’autre.
J’étais sûre que, pour m’en sortir, il fallait que j’aille dans un résidentiel. Je suis terriblement individualiste, j’ai toujours vécu seule, même pendant deux relations sentimentales stables. Alors, monter à quinze dans un bus pour aller aux Bains de Lavey… Mais, justement parce que ça me paraissait insupportable, la vie en communauté me semblait un moyen de guérir.
Ça procédait de la même logique: aller au fond, vite, pour s’en sortir vite. J’ai donc pris rendez-vous au CRMT, le Centre résidentiel à moyen terme. Le séjour durait trois à quatre mois et permettait d’expérimenter l’abstinence. J’espérais confusément que ça suffirait, qu’ensuite je serais libre.
Les deux derniers mois avant d’y entrer, j’ai foncé, consommé comme jamais: il faut se dire au revoir correctement. Et puis j’ai commencé un sevrage de la méthadone. Je suis une des rares personnes de ma connaissance qui n’a pas trouvé ça pénible du tout. Au contraire, j’avais l’impression qu’on m’enlevait chaque jour un voile de devant les yeux. Il faut dire que j’étais motivée - et que les opiacés n’étaient pas mon problème principal.
Au CRMT, j’ai rencontré une brochette de personnes extraordinaires. En discutant avec mes référents, je me suis rendu compte du nombre de choses à vérifier en moi, du travail qui restait à faire. Je me suis décidée pour un séjour d’un an au Toulourenc, après avoir longtemps tergiversé: un an enfermée, ça me paraissait le bout du monde.
Ça a été un séjour à la fois très pénible et très fructueux. Il y avait des tas de choses dans les règles de la maison qui me paraissaient absurdes et que je m’ingéniais à contourner. Mais les éducateurs ont su à la fois rester fermes et me laisser l’espace qui m’était nécessaire.
Le résidentiel, c’est un cocon où on peut réapprendre des choses qu’on a un peu oubliées: communiquer avec des mots plutôt qu’avec son comportement, écouter, se refaire. Les éducateurs comptaient beaucoup sur le groupe pour encadrer ce travail. Ça fonctionnait un peu comme un accélérateur de particules: on ne pouvait pas se replier, il fallait affronter.
Les membres de mon groupe avaient derrière eux des vies très difficiles, tragiques parfois. Je me suis parfois retrouvée dans leurs témoignages, j’ai réappris l’empathie et l’amitié. Semaine après semaine, je comprenais mieux ce qui me tourmentait. Ça m’a sauvé la vie.
Au moment de quitter le Toulourenc, j’avais tout pour moi. J’avais un boulot dans l’animation socioculturelle, un appart, un réseau d’amis, je faisais de l’improvisation, j’étais incroyablement impatiente de me lancer, de dévorer la vie. Mais j’avais aussi des dettes, une hépatite C et une peur terrible de retomber.
Je voulais absolument couper les ponts avec le milieu, j’ai refusé de donner mon numéro de téléphone aux membres de mon groupe, ils ont été très choqués. Je suis aussi restée un an sans boire - je sais que j’ai tendance à exagérer et c’est un piège dans lequel tombent de nombreux ex-usagers.
Je sortais de l’enfer, j’avais fait gicler mon sang sur les murs, au propre comme au figuré, et, dans les deux cas, c’est dur à faire partir. La culpabilité est très forte, elle domine tout, même la fierté qu’on pourrait avoir d’avoir réussi à s’en sortir. J’ai suivi une psychothérapie qui a duré quatre ans. J’ai reconstruit une relation avec ma famille. J’ai également guéri mon hépatite après un long traitement.
Au début, je remplissais mes journées jusqu’à craquer: je participais à des matches d’improvisation, à des associations, à des groupes intergénérationnels, tout sauf le vide… Petit à petit, j’ai pu lâcher du lest. J’ai recommencé à boire un verre à l’occasion, en sachant que je dois toujours faire attention. J’ai diminué mes activités. Je crois que je me suis domptée. Je connais les situations que je veux éviter, je sais ce qui me fait du bien, aussi.
Au début, les toxicomanes me faisaient horreur. Je les évitais à tout prix. Aujourd’hui, je les regarde avec toute l’affection du monde. Et je suis fière pour le courage de tous ceux qui ont réussi à sortir la tête de l’eau, à redevenir des citoyens.
J’ai surtout une reconnaissance infinie pour tous ceux qui m’ont aidée, à tous les stades. Au début, c’étaient des regards chaleureux, qui ne me jugeaient pas, qui m’offraient la possibilité de me reprendre, de souffler un peu. Et puis, cela a été la méthadone, qui m’a aidée à garder un emploi, à ne pas m’enfoncer davantage encore, les sevrages qui m’ont permis de survivre. Et enfin, quand j’ai été prête, l’aide déterminante qui m’a permis de réapprendre à vivre, de me lever le matin en me disant: «Ça va être chouette.»
Quand j’entends des gens qui opposent ces approches, qui disent qu’il ne faut garder que la dernière, ça me met en colère. Ils ne savent pas ce que c’est, par exemple, de rechuter à la sortie d’un résidentiel. La culpabilité écrasante, le sentiment de trahison. Dans ces cas-là, si on n’a pas un endroit comme le BIPS ou, aujourd’hui, le local d’injection où l’on peut aller sans risquer d’être jugé, on est perdu.
Et surtout, j’ai parfois l’impression que les moralisateurs se fichent en réalité complètement des toxicomanes. Qu’ils ne voient en nous que la drogue. J’ai envie de les secouer, de leur dire: «Ces gens que vous condamnez, ce sont aussi des personnes comme vous. Ils ont des parents, des enfants parfois. Dans la journée, ils n’ont pas fait que consommer: ils se sont foulé la cheville, ils se sont brouillés avec un ami, ils ont perdu leur chien…»
Et puis l’abstinence, qu’est-ce que c’est? L’abstinence de quoi? De whisky, de tranquillisants, d’antidépresseurs aussi? Vous trouvez qu’on vit dans une société abstinente? J’ai l’impression d’avoir eu la forme aiguë d’une maladie très répandue. Et d’être extraordinairement privilégiée d’avoir pu en sortir.»
*Prénom fictif.
Source : Le Temps
Mots-clés : 30 novembre, drogue, loi, LSTUP, stupéfiant, suisse, Témoignage, votation
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