1896 Genève vote le maintien de ses bordels


PROSTITUTION | C’est non! Nous sommes au soir du 22 mars 1896. Les Genevois viennent de refuser la fermeture des bordels que réclamait, après des années de propagande par brochures, l’initiative des «abolitionnistes».

C’est non! Nous sommes au soir du 22 mars 1896. Les Genevois viennent de refuser la fermeture des bordels que réclamait, après des années de propagande par brochures, l’initiative des «abolitionnistes». On ne peut pas dire que le résultat reste mitigé. Il y a 8561 «non» contre 4067 «oui». Il faut donc s’attendre à des débordements. «Une immense acclamation retentit», écrira peu après Alexandre Guillot. «Puis ce furent des chants obscènes, mêlés à des insultes grossières.» Un cortège se rend ensuite dans les bureaux du «Genevois», le journal radical. Il s’agit de féliciter Georges Favon, le ténor du parti, partisan du non. «On acclama le vainqueur de la journée aux cris de A bas les mômiers! Vive Genève! Vive Favon!»

Une loi française

Il faut dire que, comme le rappelle Sébastien Bourquin dans «Racoleuses et proxénètes», sorti en octobre 2008 aux Editions Alphil, les partisans de la fermeture s’y sont mal pris. Ils ont fait trop de morale et de politique, sans se préoccuper des prostituées, présentées comme des nuisances et non en victimes. «Les abolitionnistes ne prévoyaient aucune mesure pour limiter l’expansion des clandestines», raconte le jeune historien. Car des prostitutions, il en existait bien deux en ce temps-là! La première, officielle, remontait à l’occupation française de 1798. «Le Code Napoléon considérait la chose comme légale.» Genève pouvait renouer après des siècles avec l’organisation médiévale, quand existait «la reine du sérail.» Avec le passage de Genève dans la Confédération, en 1815, rien n’avait changé. La loi restait cantonale, «avec prohibition à Fribourg».

Comme un restaurant

Petit à petit, dans l’actuelle Vieille-Ville et les Rues-Basses, ont surgi des établissements réglementés. «Tenir une maison de tolérance, c’était comme gérer un restaurant», explique Sébastien Bourquin. «Il fallait une patente. Son prix dépendait de la taille de l’établissement.» On comprendra que si les filles venaient pour la plupart de l’Est (il s’agissait à l’époque de la Suisse allemande et de l’Allemagne du Sud!), Madame ait volontiers un passeport genevois. A cette prostitution de luxe, offrant au client des services tarifés, le confort et la sécurité d’un contrôle médical, appartiennent les «encartées». «Ce sont des filles travaillant en indépendantes. Autant dire qu’elles ont subi leur admonestation, qu’elles figurent sur un registre et qu’elles passent à dates fixes chez le médecin pour voir si elles souffrent d’une maladie vénérienne.» La cité n’a en revanche jamais connu ses grandes courtisanes, exigeant des milliers de francs or pour une nuit. «Même si Genève double sa population entre 1850 et 1900, elle reste une petite ville.» Elle n’aura ainsi droit ni à une Païva ni à cette extraordinaire Valtesse de la Bigne, qui finira par léguer son lit à un musée parisien.

Ouvrières et chômeuses

A ces dames, dont certaines exercent à domicile, «ce qui leur permet de trier la clientèle», en free lance dans un bordel, et en cas de nécessité dans la rue, se superposent les irrégulières. Ce sont elles qui font l’objet du mémoire universitaire (récrit pour le grand public) de Sébastien Bourquin. «Il s’agit souvent de filles attirées à Genève par des promesses fallacieuses. Il y a aussi les chômeuses. Non seulement les ouvrières sont payées la moitié d’un homme, mais elles se voient facilement congédiées en cas de crise.» Il faut donc voir leur prostitution comme un bonus ou un pis-aller. Combien sont ces filles? Difficile de répondre. «Nous les connaissons par les rapports de police. Une plume trop voyante sur un chapeau. Du fard aux joues. Les agents constatent, en jugeant sur les apparences.» Il y a aussi les plaintes du voisinage. «Notre connaissance forme la pointe d’un iceberg. Je dirais qu’elles sont entre 250 et 300. C’est énorme, si on pense à la centaine de pensionnaires des maisons. Un tel nombre suppose une dizaine de milliers de clients réguliers, sur lesquels les archives ne disent jamais rien.»

La montée des Pâquis

Ces racoleuses travaillent (déjà!) pour la plupart aux Pâquis. «Normal! Il s’agit alors d’un quartier neuf. L’habitat, pris entre la gare et un front d’hôtels, reste populaire. Les Eaux-Vives et Plainpalais, qui se construisent en même temps, se veulent plus bourgeois.» C’est donc Rive droite que fleurissent les clandestines et par conséquent les proxénètes, «généralement d’origine genevoise».
On devine ce que la chose suppose de misère et de ­drames, dont certains sont d’ailleurs racontés dans le ­livre. «L’irrégulière demeure liée au souteneur, comme la fille à la patronne du bordel.» Ces liens sentimentaux, teintés d’une extrême violence, remplacent l’endettement. «La tenancière pousse ses filles à la dépense, afin d’empêcher les départs volontaires.» Les seules issues possibles sont l’alcool et souvent la mort. «Je n’ai trouvé trace à Genève d’aucune prostituée de plus de 40 ans pour les années 1880-1890.»
«Racoleurs et proxénètes, prostitution clandestine à Genève à la fin du XIXe siècle», de Sébastien Bourquin, aux Editions Alphil, 142 pages.

1925. Cette fois, c’est terminé!

En 1896, année de l’Exposition nationale, les partisans des maisons closes pouvaient pavoiser. Officiellement, les femmes «de mauvaise vie» continueraient à protéger par leur seule existence la vertu des épouses et des filles de la bourgeoisie.En 1925, les maisons closes allaient pourtant disparaître d’un coup. Que s’est-il donc passé? «Il apparaît que le grand réseau de la traite des Blanches a été supplanté par un autre beaucoup plus local», écrit Sébastien Bourquin dans son livre. En 1924, les rotations de prostituées ne se font ainsi plus qu’avec la France.

Assainissements

D’une manière très différente, l’immobilier a aussi joué son rôle. «Les années 1900 ont vu à Genève de nombreuses opérations d’assainissement dans les Rues- Basses et dans la Vieille- Ville», confie l’auteur. «Assainissement» est à prendre au double sens du terme. Il s’agit d’une part de démolir des îlots insalubres (qui seraient certainement aujourd’hui réhabilités et classés!) pour reconstruire plus large et plus aéré. La mesure vise cependant aussi à trier les futurs habitants. On parlerait ici aujourd’hui, à droite, de «propreté morale». Dans les chiffres, la chute apparaît très nette. Vers 1890, il y a à Genève quinze maisons de tolérance, employant en moyenne une centaine de filles. En 1924, ces dernières ne sont plus que 30, réparties entre sept établissements.

Fête fédérale

Pour une abolition complète, il fallait cependant un motif clair et urgent. En 1925, devait avoir lieu à Genève la Fête fédérale de gymnastique. Elle déroula ses fastes rythmés sur la plaine de Plainpalais du 17 au 21 juillet. Las! Certains participants voulaient aussi faire des exercices en chambre close. Comme ces sportifs complets étaient très nombreux, il se créa des désordres «scandaleux» autour des sept maisons survivantes. N’a-t-on pas longtemps dit en Suisse romande «prendre une fédérale» quand les gens buvaient vraiment trop? Ces excès permettaient de sévir. Il n’y avait pas besoin cette fois de votation populaire. La décision fut prise par arrêté de police. Il n’y aurait plus aucune «tolérance». La prostitution descendait en bloc dans la rue, avant de se retrouver en partie au bout du téléphone. S’il devait subsister discrètement un bordel, ce serait désormais un «clandé», autrement dit un clandestin. Au niveau international, s’agissait-il d’une décision tardive ou précoce? Disons plutôt précoce. Pour la France, la fermeture n’interviendra qu’en 1946, après la campagne menée par Marthe Richard. En Italie, l’abolition surviendra dans les années 50, comme au Japon. Aujourd’hui, on en arrive plutôt aux résurgences, des Etats-Unis à Zurich. On joue bien sûr souvent sur les mots. Mais que sont certains Eros Center, aux services finalement peu variés?

Source : Tribune de Genève

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