Le Conseil d’Etat a accepté d’étudier un projet de laboratoire d’analyses de stupéfiants à destination des noctambules.

Genève permettra-t-elle aux fêtards de tester le contenu des drogues qu’ils comptent consommer? Le drug checking, prôné de longue date par les milieux de la prévention, pourrait bientôt être instauré dans le canton. Après les réticences émises par les autorités il y a une dizaine d’années, un projet pilote déposé par l’association Nuit Blanche?, remanié, a reçu le feu vert de la Commission consultative en matière d’addictions. Et le Conseil d’Etat a lancé une étude de faisabilité en mai, afin notamment de déterminer le cadre juridique du projet.

L’idée de Nuit Blanche? est de permettre aux noctambules de réduire les risques encourus lorsqu’ils consomment de la drogue. Afin d’éviter, par exemple, qu’une personne avale un comprimé surdosé ou coupé avec un produit dangereux (lire ci-contre). Les substances concernées? Les drogues dites «festives», comme l’ecstasy, la cocaïne ou le LSD.

Zurich précurseur

Elaboré en collaboration avec le Service d’addictologie des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), le concept, soutenu par l’Office fédéral de la santé publique, prévoit de créer un laboratoire qui pourrait se présenter sous deux formes. Première possibilité: un dispositif mobile que l’association emmènerait avec elle en soirée, sur son stand, avec un résultat disponible entre vingt et trente minutes.

Pour l’heure, il n’existe qu’un outil de ce type, à Berne. «Il s’agit du laboratoire mis au point par le chimiste cantonal bernois, que lui seul peut utiliser», explique Emmanuel Ducret, responsable de l’association Nuit Blanche?. Le spécialiste devrait amener son matériel à Genève et procéder aux analyses in situ. Les tests ne pourraient donc avoir lieu que ponctuellement.

L’autre option consiste à effectuer des analyses en différé, sur la base du modèle mis en place à Zurich, où le drug checking existe depuis 1996. «Il s’agirait d’un lieu indépendant où les consommateurs pourraient faire tester leur substance et obtenir un résultat avant le week-end», décrit Emmanuel Ducret. Une variante élaborée suite au refus du Canton, en 2006, d’avancer sur la question.

Vu le préavis positif de la commission, Nuit Blanche? a déposé une demande de soutien auprès du Fonds destiné à la lutte contre la drogue et à la prévention de la toxicomanie, afin de mettre en place le laboratoire dès l’autorisation officielle obtenue.

Selon l’association, le projet permettra d’agir non seulement sur son public cible, les consommateurs en milieu festif, mais aussi sur les usagers occasionnels. Le drug checking facilitera la diffusion d’information et de messages de réduction des risques par le biais d’entretiens. Autre but: favoriser l’accès du consommateur à une structure de consultation ou de traitement, grâce au partenariat avec les HUG.

Cartographie des drogues

Nuit Blanche? voit encore un avantage: le lien créé avec la police et les Urgences permettra de croiser les informations récoltées sur les substances. Il sera ainsi possible d’apporter «une réponse rapide et concertée au cas où une drogue létale circulerait sur le marché». Car aujourd’hui, Nuit Blanche? utilise le système d’alerte précoce mis en place à Zurich pour signaler une drogue dangereuse. «Or, ce ne sont pas forcément les mêmes produits qui circulent à Genève, note Emmanuel Ducret. En plus de cerner les tendances en matière de consommation, ce système nous permettrait de dresser une cartographie nationale des drogues.»

Mais tester des substances ne reviendrait-il pas à inciter les fêtards à consommer? Non, répond l’association: «Au même titre que Quai 9, il s’agit de les accompagner et de réduire les risques.»

Conseiller d’Etat chargé de la Santé, Mauro Poggia est du même avis. «Il faut aller au-delà des réticences primaires et cesser la politique de l’autruche. La consommation est déjà une réalité. Le drug checking ne sera pas un lieu de distribution! Les usagers arriveront au stand avec leur produit.» Pour le magistrat, le dispositif permettra d’obtenir des statistiques sur les substances mais aussi sur les consommateurs occasionnels et «festifs», quasi inexistantes aujourd’hui. «Ces usagers sont nombreux mais ne sont pas attachés à des structures de soin. Il serait stupide de se priver du contact avec cette population et du relais qui serait ainsi créé avec les pouvoirs publics.»

Ce concept avait été refusé net par l’ancien procureur général, Daniel Zappelli. Son successeur, Olivier Jornot, «n’y est pas opposé par principe», indique son porte-parole, Henri Della Casa. «Il attend toutefois de prendre connaissance d’un projet précis avant d’arrêter sa position.»

Les résultats de l’étude menée par le Conseil d’Etat devraient tomber au printemps 2016. Si tous les feux sont au vert, le drug checking pourrait voir le jour en 2017.

Cent nouvelles drogues en cinq ans

Le laboratoire souhaité par les milieux de la prévention existe déjà depuis de nombreuses années en Suisse alémanique, notamment à Bâle, à Zurich et à Berne. Pour les spécialistes de la réduction des risques, Genève doit aujourd’hui rattraper son retard.

Car on assiste notamment à une montée en puissance du détournement des molécules: en cinq ans, près d’une centaine de nouvelles drogues sont arrivées sur le marché européen. Et toutes sont susceptibles de passer par Genève.

Le risque, pour les consommateurs, est par exemple d’absorber des comprimés d’ecstasy surdosés en MDMA (substance euphorisante présente dans la pilule). Ou des buvards imbibés de LSD, contenant au final un autre composant.

«Dans ce cas-là, la personne, ne ressentant pas l’effet, reprend un buvard, puis un autre», illustre Emmanuel Ducret. Une escalade qui peut avoir de graves conséquences. Des cas de décès ont déjà été recensés en Europe, notamment en Angleterre, relève l’association Nuit Blanche?.

Genève n’est pas en reste dans la consommation de drogues dites «festives». Une étude dont les résultats ont été révélés en 2014 analyse la quantité d’ecstasy retrouvée dans les eaux usées de plusieurs grandes villes européennes, dont Genève. Celle-ci se place en neuvième position, au-dessus de la moyenne.

27.07.2015
Tribune de Genève – Par Chloé Dethurens

L’éditorial:

Une stupéfiante ignorance

Dépasser ses peurs, cesser de se voiler la face et prendre en compte le principe de réalité. Voilà les trois arguments qui ont convaincu le Conseil d’Etat d’accepter aujourd’hui ce que les autorités genevoises avaient refusé il y a moins de dix ans: mettre en place un système pour tester la qualité des drogues récréatives, à la disposition de celles et ceux qui s’adonnent à leur consommation. La décision formelle n’est pas encore arrêtée, mais les signaux sont positifs.

Son refus de 2006, Genève le paye cher aujourd’hui. La connaissance officielle du marché genevois de la drogue semble bornée au périmètre «qui vend quoi à quel coin de rue». Une récente étude portant sur plusieurs grandes villes européennes classe pourtant Genève en neuvième position en termes de traces d’ecstasy retrouvées dans les eaux usées. Ces dernières années, une centaine de drogues nouvelles sont apparues en Europe. Elles irriguent notre territoire. Que sait-on des motivations de ces Genevois pour qui ces drogues font partie du quotidien? Que connaît-on de leurs préférences au moment de choisir une substance plutôt qu’une autre? A peu près rien. Les autorités admettent tout ignorer d’une pratique pourtant largement répandue chez les Genevois. Saluons aujourd’hui leur volonté de vouloir mettre fin à cette stupéfiante ignorance.

Mais l’Exécutif doit avoir le courage d’aller plus loin. Les trois principes qui l’ont amené à faire évoluer sa position sur le test de qualité doivent prévaloir plus largement. N’est-il pas temps de se poser la question de la réglementation de la consommation des drogues douces? Un dossier à étudier sur le plan sanitaire comme sécuritaire. La répression menée contre le deal de rue depuis des années, il faut en prendre acte avec pragmatisme, n’a pas freiné la consommation. Pour que cela soit possible dans les années à venir, il faut ouvrir le débat aujourd’hui.

27.07.2015
Tribune de Genève – Par David Haeberli

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