4 HEURES CHRONO • Local d’injection et lieu d’acceuil pour drogués, le Quai9 a rouvert ses portes.

13h30 Les mains gantées de latex, Laetitia Aeschbach et Frédéric Perrin apprêtent la salle d’injection. Des cuillères sont disposées sur une table. Les pupitres individuels sont désinfectés. Le local aseptisé est prêt pour accueillir sept heures durant des toxicomanes. Ils viendront s’injecter «proprement» leur drogue. Sur un petit rayon, au-dessus le chacune des six places, des pansements. Dans un coin un équipement complet de réanimation; en cas d’overdose. Si les collaborateurs socio-sanitaires du Quai 9 veillent à ce que les usagers ne se «charcutent pas», ils ne les aident pas à se piquer. Aucun produit stupéfiant ne leur est non plus distribué. «Chaque usager nettoie sa place quand il a terminé. Nous passons derrière pour la désinfecter, avant de faire rentrer le suivant.»

14h00 Les portes du Quai 9 s’ouvrent. Plusieurs toxicomanes attendent déjà depuis un moment l’ouverture du baraquement orange, sis au 6, rue de la Pépinière, juste derrière la gare Cornavin. « Salut Fred, ça va? Tu me donnes un numéro, s’il te plaît », lance le premier à passer la porte. Préposé au bar pour cette première heure, le travailleur social note le nom ou le pseudo sous lequel l’usager s’est inscrit la première fois qu’il est entré dans le local d’injection. Il lui tend un coupon, « comme à la Poste ». Suivi de deux autres personnes,munies de leur morceau de papier respectif, il pousse la porte sur laquelle un panneau avertit: « Attention! Héroïne très forte en ce moment ! » Les trois hommes ressortent au compte-gouttes une dizaine de minutes plus tard. L’un d’eux, la démarche hésitante, va s’asseoir dans un coin, appuie la tête dans le creux de sa main et ferme les yeux. Il restera ainsi trois quarts d’heure, sous le regard de Laetitia Aeschbach. « Il est en légère surdose, affirme l’infirmière. Mais ça va, il a de bonnes couleurs. On reste tout de même vigilant. On lui parle régulièrement ou on fait du bruit, pour le stimuler. Pour être sûr qu’il ne sombre pas. »

15h00 Personne en ce moment dans le local d’injection. La journée est particulièrement calme. Plusieurs usagers traînent par contre dans la salle d’accueil, buvant un café ou lisant le journal. D’autres toxicomanes entrent, échangent leurs seringues usagées contre des neuves, et repartent aussitôt. Dehors, un groupe d’une dizaine de personnes s’est formé. Ils discutent, fument une cigarette, en compagnie d’un autre travailleur social, Marc Vesin. « Une partie importante de notre boulot consiste à les écouter et les encadrer. Le Quai 9 est pour eux un lieu de vie sociale. C’est ici qu’ils se retrouvent, entre amis, ou faux amis. Et puis ça fait passer la journée. » L’un d’eux tente alors d’entrer. Rodrigue Raquil l’en empêche. « Ton mois d’exclusion finit aujourd’hui, mais on doit d’abord en parler ensemble. » Comme de nombreux toxicomanes, ce jeune homme a été interdit temporairement d’accès au local. Les causes les plus fréquentes sont le «deal» ou une bagarre. Dans les deux cas, tous les protagonistes sont exclus. « Ca ne nous intéresse pas de savoir qui a commencé, ou qui achète et qui vend. On ne veut pas de ça ici, c’est tout. »

16h00 Le défilé de ceux qui viennent échanger leur seringue se poursuit. Si nombre d’entre eux ont le visage marqué par des années de consommation de stupéfiants, ce n’est pas le cas de tous. Comme cette jeune femme. Tirée à quatre épingles, parfaitement coiffée et soigneusement maquillée. Elle doit avoir entre 25 et 30 ans. De son sac à main en cuir, elle sort de pleines poignées de seringues usagées. Plusieurs dizaines. Elle enfourne les neuves et tourne les talons. «Merci, au revoir.» Le défilé des utilisateurs de la salle d’injection se poursuit aussi, mais plus lentement. Jocelyne, une toxicomane âgée de 37 ans, qui «prend de la drogue dure depuis l’adolescence», est assise à une table. Elle mange un bol de céréales après avoir consommé une dose d’héroïne. «C’est vraiment calme en ce moment, commente-t-elle. C’est comme ça depuis que ça a rouvert. Avant, il y avait de plus en plus de bagarres. Mais les gars se sont recadrés. Ils se sont rendus compte que c’est le seul endroit qu’on a. Moi, je viens ici depuis le début. Il y a du matériel propre et on est vraiment bien entourés. C’est une béquille
pour moi.»

Quai9 en bref

Le Quai9, un local d’injection chapeauté par l’association Première ligne, a ouvert ses portes en décembre 2001. A fin 2004, 1500 toxicomanes l’avaient utilisé.

Le taux de retour des seringues distribuées est de 92%. Depuis 2003, aucune transmission du HIV lié au partage de seringues n’a été constatée.

Enfin, le nombre d’overdose enregistré est le plus bas depuis des décennies : quatre en 2004 contre une moyenne annuelle de vingt-cinq dans les années 80.

Le Quai9 a rouvert le 4 juillet après une fermeture de dix jours, pour cause de recrudescence de violence. Dès août, un agent de sécurité privé surveillera le lieu.

14.07.05 par Gustabo Kuhn
Tribune de Genève – http://www.tdg.ch

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