Expérimenter des salles d’injection d’ici la fin 2012 : c’est le souhait de Marisol Touraine, la ministre de la Santé. Des salles qui existent déjà dans huit pays dans le monde, dont la Suisse, la pionnière. Elle a ouvert sa première salle d’injection à Berne en 1986. France Info a visité celle qui est installée à Genève depuis maintenant plus de 10 ans.

Son nom : le Quai 9. C’est un gros bâtiment vert pomme posé juste derrière la gare de Genève, on ne peut pas le louper. Au rez-de-chaussée l’entrée est libre et, passé l’agent de sécurité, on tombe sur une grande salle d’accueil : des tables en bois, des plantes, des ordinateurs, un petit bar et au fond une pièce réservée à la consommation de drogues dures. Pour entrer dans cette pièce, les toxicomanes doivent d’abord se présenter – tous ont un pseudonyme – et montrer le produit qu’ils vont y consommer. On leur donne alors un ticket et ils attendent leur tour.

« Ça marche comme à la Poste »

Les numéros se succèdent sur un écran au dessus de la salle de consommation avec à chaque fois un coup de sonnette : « C’est comme à la poste », explique Martine Baudin, la directrice de Première Ligne, l’association qui gère l’endroit. Les usagers défilent, « la pièce peut accueillir jusqu’à 12 consommateurs en même temps, ajoute Martine, six places d’injection, quatre places d’inhalations, deux places de sniff ». Le Quai 9, ouvert 8 heures par jour : « au quotidien, on compte jusqu’à 70 consommateurs différents pour un peu plus d’une centaine de consommations environ ».

« On nous conseille d’en mettre moins dans la cuillère »

Parmi les consommateurs ce jour-là, Vladimir. Ce français de 30 ans n’hésite pas à quitter Annemasse en Haute-Savoie pour rejoindre Genève pour s’y injecter de l’héroïne. « La drogue est moins chère en Suisse et à Genève on se pique en sécurité », dit-il. Car au Quai 9, tous les jours, cinq personnes – des travailleurs sociaux ou encore des infirmiers – encadrent les toxicomanes. Leur but : réduire les risques liés à la prise de drogue. Et pour Vladimir, c’est précieux : « Beaucoup de gens, perdus, tous seuls chez eux font n’importe quoi. Alors qu’ici au Quai 9 on te rappelle tout le temps à l’ordre : ‘n’oubliez pas le désinfectant et la petite pommade après pour cicatriser plus vite’. On nous conseille aussi toujours d’en mettre un petit peu moins dans la cuillère, de ne pas trop venir, parfois même on nous interdit l’entrée. Ils nous cadrent bien. En gros ce sont….des éducateurs ».

Une formule qui marche

Sans parler de formule miracle, le bilan scientifique des quelque 90 salles d’injection ouvertes dans le monde est globalement positif. En 2010, l’Inserm, l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, sort un rapport collectif qui conclut que ces salles sont des « lieux de refuges » qui favorisent l’accès aux soins. Les usagers consomment-ils moins ou plus de drogue ? Pas de réponse. En revanche, le rapport affirme que les salles réduisent la mortalité. Une autre étude récente publiée dans la revue scientifique britannique Lancet ajoute qu’à Vancouver, après l’ouverture de la salle, le nombre de décès par overdose a chuté de 35% dans le quartier, de 9% dans la ville. Sans parler de la diminution très claire des abcès liés à l’injection et de la diminution des comportements à risque. Il ne s’agit que d’un exemple, bien sûr, mais à Genève le taux de transmission du VIH par échange de seringues est quasiment nul. En revanche, concernant l’hépatite C, le Quai 9 l’avoue, des efforts restent à faire.

« On en veut bien mais pas sous nos fenêtres »

Malgré le bilan positif du Quai 9, certains réclament son déménagement, comme le Mouvement citoyens genevois. Carlos Medeiros, vice président du MCG, assure que la structure a ramené des dealers dans le quartier et que beaucoup d’habitants et de commerçants le contactent pour se plaindre. « Ils ont été obligés de se munir de caméras de surveillance, de digicodes à l’entrée des immeubles et surtout ça leur arrive souvent, avec leurs enfants, de tomber sur des seringues. Et puis, être confronté en permanence à des gens qui titubent dans la rue et qui ont des comportements agressifs dûs au manque de drogue… c’est pas non plus forcément bon pour notre image touristique ! ». Et Carlos Medeiros de conclure : « Tout le monde est d’accord pour régler ce problème, mais pas sous ses fenêtres ! »

« On voit moins de toxicomanes dans les rues »

En effet, quand on discute dans les rues alentour, certains pestent encore contre le Quai 9. Mais la plupart rappellent que le quartier de la gare a toujours été un quartier de deal à Genève et que depuis 2001, depuis l’ouverture du Quai 9, ils se sentent davantage en sécurité. « On voit moins de toxicomanes se droguer dans les allées, il n’y a plus personne : ils vont tous là-bas, raconte Carla la boulangère, et si on a un problème avec un toxicomane ou un dealer, on appelle le Quai 9 plutôt que la police et ils viennent tout de suite régler le problème, ajoute-t-elle, c’est nickel ». Quant aux seringues usagées qui traînent dans le quartier, tous apprécient de voir des bénévoles les ramasser plusieurs fois par jour.

23.10.12
France Info – http://www.franceinfo.fr

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