Drogues: le Quai 9 veut ouvrir un nouvel espace

L’Etat a été saisi d’un projet de deuxième local, un centre de jour où les usagers seraient aidés en vue de leur réinsertion.

Le local d’accueil et de consommation de drogues Quai 9 ne répond plus à tous les besoins. Pour Première Ligne, l’association responsable de cette structure située derrière la gare, il est temps de créer un deuxième lieu afin d’accompagner des personnes toxicomanes dans leur quotidien, et non uniquement lorsqu’elles consomment leurs substances. Le Canton étudie le projet de centre de jour déposé par l’association. Une rencontre entre ses responsables et le conseiller d’Etat chargé de la Santé et de l’Action sociale, Mauro Poggia, est prévue en septembre.

Douche et administration

Première Ligne se trouve aujourd’hui face à un tournant. Créé en 2001, le Quai 9 visait à ses débuts à endiguer deux gros problèmes de santé publique: la transmission du virus du sida par le biais des injections, ainsi que les overdoses mortelles. Aujourd’hui, ces deux phénomènes ont quasi disparu. «Nous sommes moins dans l’urgence, mais le combat continue», relève David Gachet, responsable de l’association.

Conséquence, une problématique nouvelle a fait surface: le quotidien des toxicomanes, dont certaines ont vu leurs conditions de vie se précariser ces dernières années. Selon les chiffres 2014 de l’association, 55,59% des consommateurs annonçaient à leur inscription vivre dans un domicile précaire, voire être à la rue. Par ailleurs, seuls 31,53% d’entre eux disaient exercer une activité professionnelle.

Pour réintégrer ses usagers, Première Ligne souhaite donc créer un second lieu d’accueil. Celui-ci pourrait inclure les activités menées par le pôle de valorisation des compétences de l’association, qui fournit des postes de travail aux usagers. La gestion du bar d’accueil ou encore le ramassage de seringues, par exemple.

Le centre offrirait aussi un accès à l’hygiène. «Car aujourd’hui, les structures comme les Points d’eau ou les Clubs sociaux sont débordées, constate David Gachet. Par ailleurs, les usagers de drogues ont de la peine à se rendre dans ces structures.» Le Bus information prévention santé (BIPS) que gérait Première Ligne et qui prodiguait certains soins aux consommateurs, lui, n’existe plus depuis 2013.

Mais le nouveau local ne se limiterait pas à des questions de santé et d’emploi: il pourrait également permettre aux usagers d’obtenir un coup de main administratif. Constituer un budget, remplir un formulaire ou écrire une lettre, par exemple. Il s’agirait également de mettre les consommateurs en lien avec des institutions de soin comme les Hôpitaux universitaires (HUG) ou l’association Argos. «Faire la démarche de consulter dans l’un de ces établissements peut parfois être compliqué pour un usager de drogue», relève David Gachet.

Pas trop éloigné

Même si la réflexion n’en est qu’à ses balbutiements, Première Ligne imagine un local bien séparé du Quai 9 sans en être trop éloigné, l’idée étant de rester dans le secteur où s’active la scène de la drogue. Pas question, en revanche, d’y consommer des substances. «Il s’agirait d’un lieu facile d’accès, tout comme le local de consommation, où les conditions seraient à bas seuil d’exigence. Mais il ne réglerait pas pour autant la question de la place des usagers de drogues dans l’espace public», précise David Gachet. Le projet ne vise donc pas à agrandir le Quai 9 mais à compléter ses activités. Car le nombre de consommateurs, environ 1100 personnes différentes chaque année, reste stable. Un nouveau local aurait en revanche l’avantage de décharger l’espace d’accueil du Quai 9.

Le projet dépendra du budget de l’Etat

Mauro Poggia, conseiller d’Etat en charge de la Santé et de l’Action sociale, est favorable à la création de ce centre de jour complémentaire au Quai 9. «Celui-ci serait doté de plusieurs éducateurs et d’assistants sociaux, et permettrait de réintégrer les personnes consommatrices dans la société, grâce à des petits boulots même à temps partiel, analyse le magistrat. Cela se fait déjà un peu aujourd’hui, mais ce ne sont pour l’instant que des balbutiements. Créer un dispositif comme celui-ci en complément du Quai 9 est idéal.»

Pour le conseiller d’Etat MCG, cette seconde structure représenterait une sorte de «prolongement» du local de consommation, qui n’abandonnerait pas sa mission de base. «Mettre en place un centre basé sur l’action sociale est totalement logique. L’idée était tout d’abord de créer un étage supplémentaire sur le toit du Quai 9, mais elle a été abandonnée. Cela se fera donc ailleurs.» Quand la structure verra-t-elle le jour? «Cela dépendra des discussions budgétaires du Canton», note le conseiller d’Etat.

Mauro Poggia est également favorable à la question du drug checking, comme nous le révélions dans notre édition du 27 juillet. Ses services étudient un projet de laboratoire de test de substances, fixe ou mobile, déposé par l’association de réduction des risques Nuit Blanche?, que Première Ligne chapeaute.

Plus de 4800 usagers au total

En 2014, 295 personnes ont fréquenté pour la première fois le Quai 9. Au total, 4828 usagers différents s’y sont rendus depuis sa création en 2001. Les consommateurs sont en majorité des hommes (86,44%). L’an passé, le Quai 9 a également vu sa fréquentation augmenter, notamment celle de la salle de consommation, avec une moyenne de 133 passages par jour (125 en 2013). Celle-ci a enregistré 48615 passages, dont 23884 pour l’injection, 6916 pour le sniff et 17815 pour l’inhalation. Par rapport à 2013, le nombre de consommations de drogues a augmenté de 2946, ce qui s’explique notamment par une croissance du nombre de sniffs. 63121 seringues stériles ont été distribuées et 9383 boîtes ont été délivrées par l’automate à seringues nocturne, contre 2002 boîtes pour une demi-année en 2013. La substance la plus consommée est toujours l’héroïne.

04.08.2015
Tribune de Genève – Par Chloé Dethurens

Quai 9, un lieu d’accueil unique en Suisse

TOXICOMANIE • L’association Première Ligne fête ses 10 ans cette année. Elle gère notamment la salle de consommation de drogues Quai 9. Quel est le rôle de celui-ci? Reportage.

On ne peut pas le rater: le préfabriqué vert pomme du Quai 9 trône depuis presque quinze ans juste à côté de la gare, à Genève. A 11h du matin, à l’ouverture, une bonne dizaine d’usagers pénètrent dans les locaux situés rue de la Pépinière. «C’est peu par rapport à d’habitude», affirme Philippe, collaborateur infirmier, qui y travaille depuis octobre 2013. «Ils sont entre soixante et septante par jour à venir, pour environ 150 consommations quotidiennes. Moitié injection, moitié inhalation, principalement de l’héroïne.» Le Quai 9 est un lieu d’accueil, et «le seul endroit de ce type en Suisse où l’entrée est universelle, sans limitation de statut ou de provenance», précise Martine Baudin, sa directrice. Créé en 2001 par le Groupe sida Genève, aujourd’hui géré par l’association Première Ligne, le centre ouvre dans un premier temps pour une période expérimentale, puis définitivement dès 2004.

Deal interdit

Les usagers sont inscrits sous pseudonymes dans l’ordinateur de l’accueil, «pour nos statistiques», précise Mme Baudin. Dans la salle d’accueil, l’ambiance est détendue, le café à 1 franc et l’usager jeune. «Il n’y a pas de profil type du toxicomane, contrairement à ce que véhiculent bon nombre de clichés», déclare Philippe. Aucune drogue n’est proposée par le Quai 9. L’usager arrive avec son propre produit, le présente à l’entrée avant d’annoncer le mode de consommation choisi. «Ils ne peuvent consommer qu’une fois par passage mais peuvent revenir plusieurs fois dans la journée. Le deal est puni par une semaine d’exclusion du lieu», explique Jean-Louis, collaborateur infirmier au Quai 9 depuis huit ans. Sritah, un usager de 44 ans à l’air timide, salue tout le monde un par un: «Je viens boire un café, je ne vais pas en salle ce matin.» Habituellement, il sniffe de l’héroïne. Ce matin, il se limitera au café au lait. Il se révèle finalement assez bavard, sourit poliment, s’arrêtant parfois pour saluer des habitués. La «salle», c’est celle de consommation de drogues, où l’on accède après avoir pris un ticket, «comme à la Poste». A l’intérieur, dans une légère odeur de produits désinfectants qui rappelle l’hôpital, un à deux collaborateurs surveillent les douze postes (six pour les injections, quatre pour les inhalations, deux pour le sniff). Du matériel stérile, à usage unique, est mis à disposition ainsi que des bacs de récupération.

Maintenir l’entrée universelle

Le Quai 9 ne procède à aucune dénonciation à la police. En huit ans, Jean-Louis a observé une pression accrue des contrôles de police autour du bâtiment, particulièrement en périodes de fêtes ou de vacances. «Ils s’assurent que les alentours de la gare soient sécurisés pour les touristes. Or le trafic de l’héroïne a lieu à la gare depuis des années et les contrôles sur les usagers n’y changent rien», déclare-t- il. En mars 2010, le MCG avait déposé une motion pour faire «fermer sans délai le Quai 9» et «ouvrir aux HUG une antenne de prévention et de soins pour les toxicomanes locaux». La motion avait été refusée. Récemment, le conseiller d’Etat chargé du Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé, Mauro Poggia, a affirmé, dans Le Matin Dimanche, son intention de maintenir ouvert le centre de consommation près de la gare. Contacté par Le Courrier, M. Poggia a déclaré vouloir maintenir l’entrée universelle au Quai 9. Les HUG possèdent déjà une branche dédiée à l’addictologie. Martine Baudin précise que l’emplacement du Quai 9 a été choisi à proximité de la gare, là où se trouvent les usagers de drogues, insistant sur la «catastrophe sanitaire» que représenterait sa fermeture.

«Mieux que dans la rue»

«C’est mieux que de se droguer dans la rue, aux yeux de tous; et ici, tout est propre», confirme Hassen, un autre usager d’une trentaine d’années, qui, nerveux, déclare «dormir sur des marches d’escaliers», ajoutant avec le sourire ne pas souhaiter «donner plus précisément l’adresse exacte». Les mesures d’hygiène, la présence d’un médecin deux fois par semaine et la possibilité d’échanger gratuitement seringues usagées contre seringues propres ont fortement réduit les transmissions du VIH et d’hépatites à Genève, rappelle Première Ligne. De plus, Le Pôle, dispositif d’insertion socio-professionnelle de l’association, s’occupe – notamment – de ramasser les seringues usagées dans le quartier. «Il y a peu d’endroits à Genève où des personnes se piquent dehors ou des seringues traînent par terre, contrairement à Lausanne, où j’ai habité», précise Sritah. «Ce n’est pas qu’un lieu de consommation, c’est aussi un lieu d’accueil, tranquille, où les collaborateurs sont pratiquement mes amis. Il faut des endroits comme ça pour éviter la mort. Ce n’est pas une honte de consommer de la drogue, c’est une maladie. Si tu n’en parles pas, tu es mort», déclare Sritah. Jean-Louis acquiesce: «Les usagers survivent à leur consommation, ce qui prouve que nous sommes utiles. Pour arrêter la drogue, il faut être vivant, et pas trop désocialisé»

Les 10 ans de Première Ligne

Le Groupe sida Genève déléguait il y a dix ans son secteur réduction des risques à l’association créée pour l’occasion, Première Ligne. Celle-ci vient de nommer à sa tête Thomas Gremaud, sociologue et coordinateur de région à la Fondation genevoise pour l’animation socio-culturelle. Il remplace Pierre-Yves Aubert. Première Ligne gère désormais trois structures et programmes: le Quai 9, espace d’accueil et de consommation de drogues (lire ci- contre), Nuit blanche?, action autour de la consommation «festive» en partenariat avec sept autres institutions, et le Pôle de valorisation des compétences sociales et professionnelles des usagers de drogues, dispositif de réinsertion socio-professionnel pour les usagers de drogues à Genève. Financée par le Fonds destiné à la lutte contre la drogue et à la prévention de la toxicomanie et par le Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé, Première Ligne occupe un terrain mis à disposition par la Ville de Genève.

30.05.2014
Le Courrier – Par Emmanuelle Fournier-Lorentz

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