Genève fait le ménage : sale temps pour les toxicomanes

TASK FORCE DROGUE • Quelles sont les règles permettant à la police genevoise de «nettoyer» la zone de la gare? Enquête dans le milieu toxicomane.

Mission accomplie. Dans la galerie marchande, sous la gare, les nuisances liées à la drogue ne gênent plus les commerçants. Depuis qu’en février 2004 les autorités ont décidé de «nettoyer» le périmètre de Cornavin, dealers et toxicomanes n’y mettent plus les pieds impunément. Dans et autour de ce lieu névralgique, vitrine de Genève, la Task Force Drogue de la police mène la vie dure aux accros de la seringue et de la cuillère. «Collé pour mendicité, j’ai interdiction de pénétrer dans le Metro Shopping pendant un an. En haut, à la gare, j’ai prix cinq ans pour détention d’héroïne», confie Lola, 26ans. «J’attendais le bus. J’ai reçu 180 francs d’amende pour refus de circuler», se plaint P. «Les flics nous contrôlent, nous fouillent, et nous délogent systématiquement», ajoute B.

Au jeu du chat et de la souris, les toxicomanes se sentent harcelés et niés dans leur humanité. Leurs droits sont ils garantis ? Quelles sont les règles ordonnant ce grand coup de balai ? Le service de presse de la police nous les explique par message électronique. D’une part, en 2002, Genève s’est doté des fameuses zones d’exclusion au centre-ville, dont peuvent être interdits d’accès les étrangers et requérants d’asile dealers.

Pas d’«indésirables»

D’autre part, dans la gare et les galeries marchandes, espaces privés, les interdictions d’accès sont notifiées par les commerçants. Sur quels critères? Tout délinquant avéré peut être frappé par la mesure. Qui peut aussi être prise lors d’attroupements de personnes «indésirables», précise la police. Cette réponse, sujette à une large interprétation, n’est pas pour rassurer Thierry Vedovati,membre du Groupe romand des travailleurs sociaux hors murs: «Protège-t-on le citoyen ou l’espace marchand? demande-t-il. Dans un premier temps, c’est bien sous la pression des commerçants que la police a agi. Mais aujourd’hui, on s’engage, semble-t-il, vers un grand nettoyage plus global. Il va bien au-delà de la gare et concerne toutes les personnes qui, vivant dans la rue, dérangent la ‘carte postale’: toxicomanes, punks, jeunes en errance, sans abri.»

En juin, le groupe dont fait partie Thierry Vedovati manifestait dans toute la Suisse romande contre les mesures de marginalisation, telles les zones d’exclusion. [1] Il soulignait le danger de dérives sécuritaires, comme des critères «subjectifs et aléatoires» de certaines interpellations. Bavards hier, plusieurs travailleurs sociaux interrogés marchent aujourd’hui sur des oeufs tant leur tâche dépend désormais de leur rapport avec la police. A l’image de Martine Baudin, coordinatrice de Quai 9, le local d’injection surveillé au-dessus de la gare: «Nous avons seulement des échos des toxicomanes, je préfère que vous les interrogiez directement.»

«Délits de sale gueule» ?

Les toxicomanes, eux, sont plus loquaces, parlant de «délit de sale gueule». «Je ne suis pas interdit de gare, mais c’est tout comme. Je ne peux même plus attendre le tram, c’est du délire», s’énerve l’un d’eux. Mieux vaut obtempérer à une injonction de circuler pour ne pas se retrouver au poste, dit un autre. Lola ajoute: «Ils te tutoient, t’ordonnent de dégager. Je parle mieux à mon chien!» Une toxicomane –qui témoigne dans Open SpeechI [2], un film sur le sujet de Glenn Benoudiz, animateur de l’association Café Cornavin, active auprès des personnes en errance–évoque même des «coups de bottin sur la tête» dans un poste de police. K. relativise: «Ils font leur boulot, l’intérêt des gens à vivre tranquilles est légitime.» Mais cela déplace simplement le problème, dans les préaux, les allées, et les policiers agissent vraiment comme des «nettoyeurs», concluent la plupart des drogués.

«Dégâts collatéraux» ?

Dans ce climat, mieux vaut ne pas avoir été repéré. D’anciens toxicomanes seraient traités à la même enseigne, selon des sources bien informées. En outre, Gil, un rasta, ne va pas volontiers à la gare à cause de son look. Non qu’il ait eu des problèmes, mais pour s’en prémunir. B. jure en avoir eu à cause de son origine africaine: «Un jour, je sortais de l’église Notre-Dame, les policiers m’ont sauté à la gorge. Ils m’ont presque étranglé pour m’empêcher d’avaler la prétendue boulette que j’aurais récupérée. Dans cette zone, Black égale dealer.»

La police répond

Toujours par message électronique, le service de presse de la police réfute le «délit de sale gueule», assurant que les interpellations sont effectuées après un échange de drogue/argent, quels que soient les autres critères invoqués. Noir, punk ou rasta, a-t-on plus de chances de subir un contrôle? «Ils se font la plupart du temps sur requêtes de la population, des institutions ou des commerçants se plaignant d’individus dont le ‘look’ effraie la clientèle», écrit la police. Qui admet enfin que des agents tutoient des toxicomanes, mais dans une pratique réciproque. «Pour le reste, le respect des ordres de service prévaut. Et ceux-ci sont des plus clairs.» Vivant la situation au quotidien, l’îlotier de Cornavin «n’est pas habilité à répondre», décide sa hiérarchie. Il se confie pourtant dans le film de Glenn Benoudiz: «Même si cela ne règle pas le problème de la drogue, rendre la vie dure aux toxicomanes est le seul moyen de protéger la population de leurs méfaits. Leur toxicodépendance les pousse à dealer, à voler, à se prostituer. Les usagers et les commerçants ont dégusté.» Refusant de répondre aux accusations particulières, l’agent raconte que les toxicomanes «n’ont plus peur de la police. Les rapports deviennent conflictuels et peuvent choquer, mais nous n’avons pas le choix.» En outre, à écouter les toxicomanes, ceux-ci ne seraient jamais coupables de rien, remarque le policier. Sous l’uniforme, l’homme laisse parler son coeur: «Ce travail est très dur. Confisquer leur dose met les drogués dans une détresse folle. Mais alors, devrions-nous aussi tolérer le deal? Jusqu’où aller?» A Cornavin, le rituel du chat et de la souris se répète au quotidien. Il éloigne les «indésirables», mais leur enfer demeure. Lola, elle, revient régulièrement faire la manche aux abords de la gare. Entre deux coups de balai.
 
[1] Le Courrier du 9 juin.
[2] Le film sera projeté le 11 novembre à 20h, à la Maison de quartier de la Jonction, lors d’un débat sur le «Délire sécuritaire? le toxicomane, le jeune et l’étranger chassés de l’espace public

Ce que dit la loi

Sur le domaine public, dont les alentours de la gare, la police peut verbaliser quiconque refuse de circuler sur son injonction, en général si la personne cause du scandale.

Les mesures d’assignation, basées sur la loi fédérale sur le séjour des étrangers, concernent les délinquants étrangers ainsi que requérants d’asile. Elles permettent de leur prohiber l’accès à des zones d’exclusion du centre-ville pendant six mois. La mesure cible les dealers de rue. Les trafiquants d’autres cantons peuvent, eux, se voir interdits de pénétrer à Genève.

Dans les espaces privés, des interdictions d’accès peuvent être notifiées par les «ayants droit» à toute personne, suisse ou étrangère. A la gare et dans le Metro Shopping, cette mesure –en général deux ans, selon la police–est appliquée à la demande des commerçants lors de délits commis et constatés, ainsi que lors d’attroupements «d’indésirables» dans les commerces. Pour prendre le train, une demande spéciale doit être faite.

08.11.05 par Rachad Armanios
Le Courrier – http://www.lecourrier.ch

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